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De fil en aiguille en visitant Bohin

« Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le Royaume. » Tout le monde connaît l’apophtegme évangélique. Eh bien moi, de chameau, je n’en ai vu aucun ; de riches, un coup d’œil circulaire est insuffisant pour les repérer ; mais de chas, il y en avait des millions ; que dis-je des millions ? Des gogols ! c’est-à-dire 10100 précise le Robert.
Nous venions en effet d’entrer dans le temple de l’aiguille : l’entreprise Bohin, à Saint-Sulpice sur les bords de la Risle, canton de L’Aigle dans le fameux Pays d’Ouche. C’est toujours sur les bords d’un cours d’eau, discipliné par un canal pour la force motrice, que le XIXe siècle venant juste de reléguer au grenier de l’Histoire les armes et les gloires de l’Empire se tourna vers les turbines et l’industrie permettant ainsi à nos ancêtres du bocage de troquer leur glèbe (toujours féconde !) leurs grands bœufs (toujours blancs !) et leurs biques (toujours quoi ? ) pour les hautes cheminées de briques rouges et le grincement (toujours oppressant !) des grandes roues à aubes. Notez que le changement fut assez rapide, car de Bique à Brique il n’y a qu’une lettre de différence, le « r », que l’on mit du reste plus d’un siècle à ne plus rouler sous sa langue.

À partir de 1820, le bocage se hérissa de ces hautes cheminées rouges et se quadrilla de canaux entraînant les roues à aubes pour tous « ces petits ateliers de tréfilerie, de clouterie, ces fabriques d’épingles et d’aiguilles qui firent de la vallée de la Risle une rue d’usines » écrira Victor-Eugène Ardouin-Dumazet (que celui qui l’a lu, lève le doigt !) Ci-dessous la photo de Benjamin Bohin, le fondateur de la dynastie : C’est là, en 1827, dans un pauvre atelier de planches disjointes que le jeune Benjamin Bohin du haut de ses 11 ans, exigea que son artisan de père (le Père Bohin !) le prit pour associé. Sur son sonore refus, le gamin noua son mouchoir sur une canne et prit à pied le grand chemin du Havre. Un gendarme le récupéra sur les quais, rêvant devant ces navires qui transportaient encore à la voile des foules d’émigrants vers l’Amérique terre promise où tout était possible même sans la permission d’un papa. Quelques fugues plus tard, du haut de ses 17 printemps, Benjamin devint associé, puis patron de l’atelier de planches disjointes. À cette époque, dans la tête de nombreux gamins presque illettrés, tout était possible, comme l’avaient affirmé quelque cinquante ans plus tôt ces Hommes des Lumières dont ils n’avaient bien sûr jamais entendu parler mais dont ils avaient hérité l’idée de la nécessaire urgence du progrès technique. Benjamin acheta des machines, traqua la moindre innovation, l’atelier devint usine, intégra une tréfilerie, d’autres filiales et finit par déménager son siège à Paris. Benjamin, devenu vieux, envoya son fils Paul se former en Allemagne et en Angleterre : la glèbe féconde est déjà loin... Il se bâtit, juste au-dessus de l’usine, une sorte de manoir dans le style Troubadour pour chausser les bottes du seigneur encore très présent dans l’imaginaire collectif, tâta de la politique, de la Chambre de Commerce, fut du groupe influant qui fit venir le chemin de fer... en cinquante ans le petit bouseux ambitieux était devenu un notable estimé. Il lui restait à voyager ; il fit le tour du monde, d’ouest en est à l’inverse de Philéas-Fogg, mais n’eut pas les mêmes intérêts : il étudia les artisanats des souks égyptiens, visita l’exposition universelle de Chicago de 1893... Il lui restait à philosopher, ce qu’il fit en inventant une langue universelle ne comportant ni w, ni x, ni z et la baptisa le « Patoiglob » : patois... la glèbe adhérait encore un peu à ses semelles... et publia un recueil de maximes à La Rochefoucault : « Les Versets Moderniques ».

On y perçoit le vécu d’un homme d’action que la femme embarrasse parfois : « Si ton ambition te domine
Instruis-toi, laisse la coquine. »
Comme le font ces empêcheurs de tourner et de s’affairer en rond : « Crains l’eau, le feu et les banquiers
Et des Justiciers leurs papiers : »
Il donne des conseils de dynamisme : « Enfants, pas de soustractions
Multipliez sans division »
 : et rêve aux jours heureux : « Heureux les beaux jours des fiançailles
Où les baisers livrent bataille. »
Certains m’ont laissé perplexe, à moins d’y mettre une pincée de grivois : « Ma femme aux lunes a grand sommeil
Aux quinzaines j’ai mon soleil ».
.. Une demande personnelle aux jeunes thésards : je serais heureux que quelqu’un retrouve sur quel dictionnaire de rimes notre Benjamin a travaillé ses rimes...

Revenons à l’usine de Benjamin et à ses machines. À traverser les salles des machines, on respire un fumet de modernisme très XIXe : partout des poulies, des bielles, des courroies, des tamis qui ne sont plus reliés à l’axe de la roue à aubes ; un moteur électrique a été rajouté à leur pied, de ces vieux moteurs des années vingt, qui n’arrivent plus à cacher leurs bobines, leurs rhéostats et leurs fils de cuivre et que des burettes gluantes doivent rafraîchir.

Des photos montrent leurs servants à casquettes de toile prolétariennes et grosses moustaches jaunies de nicotine. Tiens des machines-outils ; je lorgne sur leurs plaques d’identité en fonte dorée : « Maschinenfabrik Kaiser G.M.B.H. Iserlohn » l’ordre du monde est immuable : en France, on se mit à fabriquer des aiguilles pendant qu’en Allemagne on fabriquait déjà des machines à les fabriquer. Ah, quand même ! Une fraiseuse bien de chez nous : « Charmilles D20 » ça fleure bon Rousseau ! De deux verrues, partent des câbles qui la relient à une console électronique : le numérique au secours des années cinquante ! Toutes ces mécaniques paraissent anciennes, parfois centenaires, mais modernisées grâce à l’astuce et à la maîtrise du personnel qui les dirigeait : on sent une connivence entre l’homme et sa machine, il y a du paysan dans tout cela... Et tout cela sert à fabriquer tout ce qui part, gravite ou dérive de l’aiguille : à tricoter, à coudre, pour phonographe... épingles à cheveux droites ou courbes, à attacher les lettres, trombones, agrafes... les boîtes en carton annoncent en bleu blanc rouge : « Aiguilles Françaises Bohin, fabriquées en France par des Français depuis 1833. Vendues dans toutes les Maisons Françaises. » Des réclames Bohin proclament en tricolore : « Luttez contre le chômage (pas celui de 2016, celui des années trente...) Achetez Français. Chaque fois que vous achetez à l’étranger un article que vous auriez pu vous procurer en France, vous condamnez au chômage l’ouvrier qui vous faisait vivre hier. » Les couvercles montrent des femmes d’antan permanentées, les sourcils épilés, parfois en « combinaison ». Un panneau me précise que les aiguilles « de sûreté », aussi appelées « à nourrice » ou encore « anglaises » peuvent être « à boule » ou « à ressort ».

Je médite la chose un moment, mais ne débouche sur rien... Une dame me tire de mes hautes réflexions : « on s’en servait pour attacher les langes. » Je jette un coup d’œil en biais : la cinquantaine fringante ; bien trop jeune pour avoir utilisé les langes ! Sa mère a dû lui en parler jadis. Elle ajoute : « mais aujourd’hui, elles ne servent à rien. » Sa fille répond : «  Si ! on les trouve dans la poche des beaux costumes pour attacher la pochette des boutons de rechange. » Nouveau regard en biais vers la jeune ; vingt ans, en strict uniforme de « jeune » : jean délavé troué aux genoux, tee-shirt L.A. University quatre tailles en trop, lourdes tennis rouges sans lacets, perle sur la langue, anneau au sourcil gauche. Sûrement, une vendeuse de costumes vintages ou peut-être une « fiancée » de monsieur très mûr à costume trois pièces et nœud papillon, un monsieur dans mon genre, quoi...

Je vous recommande de voir marcher « la machine à appérir » chargée comme son nom l’indique de mettre les aiguilles en paquets dans le bon sens, le chas en haut, la pointe en bas. De sa fiche explicative coule la poésie la plus pure : « Une fois centrées, les aiguilles qui sont arrivées dans les deux sens, tombent dans les rainures du bas ou continuent leur chemin. Le côté le plus lourd entraîne la chute. » On touche là à la métaphysique : une mystérieuse prédestination entraînerait invinciblement les aiguilles vers les rainures du bas ; mais attention ! Elles peuvent être sauvées et continuer leur chemin : comment ? Vers où ? Je ne le saurai jamais, et vous non plus, cela fait partie du plaisir. Et notez que c’est leur côté le plus lourd qui entraîne leur chute : biblique, je vous dis !

Sur la porte, un rond rouge me rappelle aux prosaïques réalités : « Continuation of the exhibit » heureusement sous-titré en french patois... et je me retrouve dans la salle de projection d’un petit film délicieux et très astucieux sur la vie de Benjamin. Continuation of the Exhibit et c’est la salle aux inévitables produits dérivés. On y trouve même des boîtes d’aiguilles Bohin pour phonographe – mais elles ne sont ni Wi-Fi ni connectées... et bien sûr, des aiguilles à coudre et « à nourrice ». Cette préposition « à » nourrice au lieu du « de » nourrice plus conforme au génie gaulois me laisse perplexe... on a l’impression que la nourrice va être épinglée sur un carton de quelque entomologiste...

Une affichette m’apprend que Bohin vient d’être repris par un de ses cadres intrépide : sûrement le digne émule du fougueux Benjamin. Je lis qu’il a participé au salon du patchwork de Minneapolis avec ce nouveau label si astucieux « Made in Normandie » qui séduira certainement les héritiers de ceux qui débarquèrent sur les plages normandes. La flamme des pionniers n’est pas morte !

C’est sous un beau soleil du Perche que nous sortons de cette usine musée. En France, tout finit par des chansons chantait-on jadis ; je pense que désormais on devrait dire : En France, tout finit par des musées :

La guerre de 14 ? Des musées !
Le débarquement ? Des musées !
Le percheron (le quadrupède, pas l’habitant ) ? Un musée !
Le Percheron ( le bipède) au Canada ? Un musée !
Les écrivains ? À chacun sa maison d’écrivain !
Les usines et les mines ? Des musées !

En France, plus on ferme de chaînes de production, plus on ouvre d’usines musées. Très encourageant : la Chine n’est pas prête de nous concurrencer sur ce terrain.

Si je débutais sur le marché du travail,
je me dirigerais sans hésiter
vers cette profession d’avenir :
gardien de musée.

François-Marie Legœuil
Avec les Amis du Musée Alain octobre 2015


Si vous souhaitez visiter ce musée, vous aurez tous les renseignements pratiques en cliquant sur ce lien : Musée de la Manufacture Bohin