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Causerie. Montesquieu, l’esprit du XVIIIe

Montesquieu ou l’esprit du 18e siècle

Montesquieu naît en 1689 au moment où Bordeaux va toucher au zénith de sa prospérité avec le vin, le bouchon, la traite des Nègres et le commerce international. Il termine ses études dans la France de la Régence qui oscille alors à ce point de rupture de civilisation qu’évoque Paul Hasard dans La Crise de la Conscience Européenne : « La majorité des Français pensaient comme Bossuet ; tout d’un coup les Français pensent comme Voltaire : c’est une révolution ». Cette révolution des mentalités, Montesquieu va y jouer un rôle majeur que je vais évoquer en quelques trop brèves touches à travers trois de ses œuvres : Les Lettres Persanes, L’Esprit des Lois, Mes Pensées. Pour égayer mon propos, j’avais pensé y ajouter Le Temple de Gnide, ce conte qui passe pour libertin et même pour érotique… Mais je vais vous priver de cette gâterie, car ce fut pour moi une lecture aussi torride qu’un iceberg au Groenland en hiver. Et la température extérieure n’est déjà pas si chaude. Acteur majeur de cette Crise de la Conscience Européenne que je viens d’évoquer, Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède, baron de Montesquieu, garde un pied dans le XVIIe siècle et dans la tradition, et l’autre fermement engagée dans la modernité des Lumières. C’est par cette complexité du personnage que nous allons commencer.

Montesquieu garde un pied dans le XVIIe siècle, par son côté « héritier » enraciné dans la tradition.

Dans Mémoires de ma Vie, il revendique : « 350 ans de noblesse prouvée »… Mais c’était un Gascon ! En réalité, sa famille payait encore au 17e siècle l’impôt roturier en Haut-Berry. Descendue dans l’Agenais – les Secondat - proche de Jeanne d’Albret à la Cour de Neirac, bénéficient de sa générosité pour acheter la terre de Montesquieu érigée en baronnie par Henri IV. Lorsque ce dernier abjure, la famille le suit. En 1713, après des études chez les Oratoriens de Jully, et des études de droit à Paris, Charles-Louis hérite de son père la baronnie de La Brède, bon vignoble des secondes Graves, épouse une demoiselle Lartigue très riche héritière – protestante qui lui apporte entre autres la terre de Branne qui produit du Saint-Émilion. Il hérite enfin de son oncle la baronnie de Montesquieu près d’Agen et surtout la charge de Président à mortier du Parlement de Guyenne à Bordeaux. Avec la vigne, le Parlement, la fortune de sa femme, il accède au sommet de la scène bordelaise et entre à l’Académie de Bordeaux. Notons qu’il ne cessera jamais d’acheter des terres nobles pour conforter ses ambitions nobiliaires. Né avec une cuiller en argent dans la bouche, il vivra très confortablement de ses vignobles et du commerce de son vin de Graves, comme on vivait au XVIIe, très loin de l’économie financière naissante de la Régence et du système de Law qu’il ne comprendra jamais et dans lesquels un Voltaire excellera ; très loin aussi de la vie errante de protecteur en protecteur d’un Rousseau ; très loin enfin des fondateurs industriels du deuxième versant du siècle : les Comté, les Montgolfier, les Buffon et tant d’autres. À son époque « Aucune cheminée ne fumait encore à son horizon » commente Jean Starobinski dans son Montesquieu. En 1721, la parution anonyme à Amsterdam des Lettres Persanes, énorme succès de librairie, lui apporte à trente-deux ans, avec une éclatante gloire littéraire, la consécration parisienne et européenne.

Cet héritier solidement provincial incarne pourtant tout l’esprit du XVIIIe.

Il aurait pu se contenter de vivre cette luxueuse vie de notable. Pourtant Charles-Louis ne tarde pas à vendre sa charge de parlementaire, et laisse l’administration de ses domaines à sa femme, qui s’avérera être une gestionnaire de premier ordre. Il se met à voyager à travers l’Europe, pour observer, analyser et comprendre son époque, comme le faisaient ou le feront tous ses grands contemporains : Voltaire, Rousseau, Diderot, Casanova et tant d’autres. Il séjourne fréquemment à Paris où il fréquente les salons de Mme de Tencin, de Mme Geoffrin, de la duchesse d’Aiguillon… en profitant pour y vendre son vin… Il passera près de deux ans à Londres, analysant avec admiration le système politique anglais qu’il proposera en exemple à ses compatriotes dans L’Esprit des Lois. D’un heureux tempérament, il se sent bien partout : « Je me connais assez bien. Je n’ai presque jamais eu de chagrin et encore moins d’ennemis. Ma machine est si heureusement construite que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu’ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour me donner de la peine… Je m’éveille le matin avec une joie secrète ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement. Tout le reste du jour je suis content... Mon âme se prend à tout. » (Lettre à Maupertuis) Loin d’être un passionné, c’est un homme du juste milieu, à la Montaigne : « J’aime incomparablement mieux être tourmenté par mon cœur que par mon esprit… » Les feux de l’amour ne sont pas pour lui : « Les femmes vous amusent et ne vous retiennent pas… J’ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs et à leur rendre des services qui coûtent si peu… » (Pensées 213) et ajoute : « À l’âge de trente-cinq ans, j’aimais encore… » (Pensées 213) À première vue misogyne, il trouve surtout leurs défauts : (Pensées XII 1250) « C’est un sexe bien ridicule que les femmes… il me semble que dans les femmes les plus jolies… il y a de certains jours où je vois comment elles seront quand elles seront vieilles… » (Pensées 1084) : « Il faut rompre brusquement avec les femmes ; rien n’est si insupportable qu’une vieille affaire éreintée… » (Pensées 920) : « Les femmes incapables de penser sont des machines qui n’ont jamais fait que sentir… » Lettres Persanes LV : « Ce n’est pas qu’il n’y ait des dames vertueuses… mais elles étaient toutes si laides qu’il faut être un saint pour ne pas haïr la vertu… » Cette misogynie est-elle littéraire ou réelle ? En effet, Taine qui rangera les manuscrits de Montesquieu quelques décennies plus tard, affirmera que ses tiroirs étaient remplis de brouillons de billets d’amour. Son regard est du reste souvent plus nuancé et j’ai médité sur sa Pensée no126 : « Tous les maris sont laids ». Et quel magnifique hymne à la liberté des femmes, dans les Lettres Persanes, que cette lettre 161 que Roxane écrit à son mari Usbeck avant de se suicider en lui reprochant sa tyrannie : « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? Que pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? Non, j’ai pu vivre dans la servitude, mais j’ai toujours été libre : j’ai réformé tes lois sur celles de la nature, et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance. » Son sens de l’amitié semble loin de celui de Montaigne et de la Boétie : « L’amitié est un contrat par lequel on s’engage à rendre de petits services à quelqu’un afin qu’il nous en rendent de grands… » (Pensées 1090) : « Il est bien sûr que l’amour a un caractère différent de l’amitié : celle-ci n’a jamais envoyé un homme aux Petites-Maisons. »

Son œuvre, résolument moderne, est la quintessence de l’esprit des Lumières.

De cette œuvre considérable, je n’évoquerai brièvement que Les Lettres Persanes et l’Esprit des Lois.

1721 : Les Lettres Persanes, immense succès. C’est au premier abord une turquerie libertine. Lisant pour la première fois Les Lettres Persanes, dans leur intégralité, j’ai été surpris de découvrir qu’il s’agissait en fait d’un roman très libertin, très XVIIIe. Sur cette surprise, Montesquieu me donne raison, qui écrit : « Rien n’a plu davantage dans les Lettres Persanes, que d’y trouver, sans y penser, une espèce de roman... » Le sujet : Usbeck, prince Persan, voyage en France avec des amis et échange cent soixante et une lettres avec les femmes et les eunuques de son harem. Ce roman est double et c’est là, la clé de son immense succès. Les lettres écrites par Usbeck, portent un regard étranger – persan – distancié, sur les us et coutumes, sur les mœurs politiques, sociales et religieuses du Paris de la Régence. Et ce regard décalé qui relativise tout ce qu’il touche, atteint parfois au pamphlet violent. L’autre versant des Lettres Persanes, les lettres provenant des concubines et des eunuques du harem, sont le côté turquerie licencieuse du roman, prétexte dans une langue éblouissante à des déshabillages collectifs, des fessées, des amours saphiques, du voyeurisme, des désirs d’eunuques, des mariages d’eunuques, des rivalités de femmes, des billets cryptés, des amants escaladant les clôtures, des assassinats. Ce harem, modèle d’organisation à la première lettre, se désorganise au fur et à mesure que le temps passe et finit à la Lettre 161 par le suicide de l’épouse préférée – Roxane, seul moyen pour elle de se libérer de la tyrannie de son seigneur et maître Usbeck. Je vais illustrer le côté turquerie licencieuse en vous lisant un court passage de la Lettre N°III : « Nous nous présentâmes devant toi vêtues… il fallut nous dépouiller de ces ornements… il fallut paraître à ta vue dans la simplicité de la nature. Je comptai pour rien la pudeur. Heureux Usbek, que de charmes furent étalés à tes yeux ! Nous te vîmes longtemps errer d’enchantement en enchantement… nous fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers ; tu portas tes curieux regards dans les endroits les plus secrets ; tu nous fis passer en un instant dans mille situations différentes : toujours de nouveaux commandements et une obéissance toujours nouvelle… » Et que penser de la Lettre IV ? où la concubine Zélie se plaint qu’on lui a enlevé sa servante, l’amoureuse Zélide « dont les adroites mains portent partout les ornements et les grâces… » (Entendez cela comme au XVIIIe) et cette punition, c’est l’eunuque noir qui l’a donné parce que nous dit la perfide Zélie : « il s’ennuie derrière la porte où je le renvoie toujours, et qu’il ose supposer qu’il entendu ou vu des choses que je ne sais pas même imaginer… » Le Bain turc d’Ingres ou les Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix seront les lointains descendants de cette turquerie. Et pour le côté pamphlet social et politique, je vous ai choisi un des passages les plus violents, qui porte sur la religion : Lettre XXIV « Il y a un autre magicien plus fort que lui (le Roi)… (qui s’appelle) le Pape. Tantôt, il lui fait croire (au peuple) que trois ne sont qu’un, que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin… » Lettre XXIX : « Le Pape… C’est une vieille idole qu’on encense par habitude… Il se dit successeur d’un des premiers chrétiens, qu’on appelle saint Pierre, et c’est certainement une riche succession : car il a un trésor immense et un grand pays sous sa domination. » « Dans l’état actuel de l’Europe, il ne paraît pas possible que la religion catholique y subsiste cinq-cents ans. » Notons que L’Esprit des Lois fera au contraire un très long panégyrique du catholicisme au point que Chateaubriand mettra en exergue de son Génie du Christianisme cette citation de L’Esprit des Lois : « Chose admirable ! La religion chrétienne, qui ne semble avoir d’objet que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci » (Esprit des Lois, Livre XXIV)

1748 : L’Esprit des lois, deuxième immense succès de librairie pour Montesquieu. Il publie anonymement cet ouvrage, fondamental pour l’histoire du droit et des idées politiques et dont il dira : « Cet ouvrage est le fruit des réflexions de toute ma vie ». Et, conscient de son absolue nouveauté, il mettra en exergue cette citation des Métamorphoses d’Ovide : « Prolem sine matre creatam » (enfant né sans mère). C’est un ouvrage énorme dont je ne soupçonnais pas le caractère exubérant et foisonnant avant d’en faire une lecture exhaustive et passionnante. Partant du fait que la géographie et le climat façonnent les mœurs, les religions et les institutions politiques des peuples, il passe au crible de ce tamis surprenant, l’histoire gréco-romaine, l’histoire de France et d’Angleterre et en tire des propositions d’institutions, non pas idéales, car cela ne peut exister, mais favorisant la liberté (pas au sens d’aujourd’hui) et limitant le despotisme, notamment par le biais de corps intermédiaires souvent élus dont les pouvoirs, strictement séparés se contrebalancent. Son idéal : le régime anglais de son époque. Mais au passage, il aura parlé de la jalousie, des jurés populaires, de la torture, des femmes, de la proportionnalité des peines, de l’éducation, de la politesse (passage exquis) du mariage, de la fidélité, de l’amitié : rien de ce qui fait la vie ne lui sera étranger. Bref, j’ai découvert un monde. Les principes d’organisation politique de L’Esprit des lois, notamment la séparation des pouvoirs, les contre-pouvoirs, le bicaméralisme, les jurés et les élections marqueront profondément les institutions américaines et les débuts de la Révolution française et imprègneront les institutions françaises et nos débats politiques jusqu’à aujourd’hui.

Avant de conclure, je souhaite m’arrêter un instant sur un lointain descendant de Montesquieu : Alain.
Tout d’abord, je trouve une convergence avec Montesquieu, sur la façon dont ils entendent peser sur les idées et la réalité : ils ne sont pas hommes à bâtir des systèmes. Montesquieu, loin de discourir sur la liberté ou sur le despotisme, montre comment dans l’Histoire le despotisme s’est développé et montre quelles règles formelles il convient d’adopter pour l’empêcher de dévorer la liberté. C’est un pragmatique, un homme du juste milieu. Il est très philosophe donc au sens XVIIIe. Aujourd’hui, on le taxerait sans doute de moraliste, ainsi en est-il d’Alain. J’ai encore dans les oreilles les propos sur ce sujet de Louis Van Delft aux Journées Alain 2008. Enfin, je vais me contenter de donner trois citations de L’Esprit des Lois, sur l’essence du pouvoir et sur son organisation qui ont me semble-t-il influé profondément sur l’Alain de 1926, celui du « Citoyen contre les Pouvoirs ». Le pouvoir tend au despotisme : (Esprit des Lois, Partie II Livre XI. Chap.IV) La Liberté, « elle n’y est (dans un gouvernement) que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir : mais c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites… » La séparation des pouvoirs : (II. XI. Chap.VI) « Il y a dans chaque État, trois sortes de pouvoirs : la puissance législative, la puissance exécutrice et la puissance de juger… Il n’y a point de liberté si la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice… il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice… » Les contre-pouvoirs : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir… » Mais Montesquieu estimait qu’il ne faut jamais aller aux extrêmes de sa pensée, surtout en politique. Aussi, pour réveiller mes auditeurs, du moins les alénistes bon teint, avant ma conclusion, je vais malicieusement glisser le violent reproche que R. Aron faisait à Alain d’avoir déformé ces maximes de Montesquieu. Raymond Aron écrivait en 194… dans La France Libre un article intitulé : « Prestige et Illusion du citoyen contre les pouvoirs » : Alain a formé des générations de jeunes Français dans une hostilité stérile à l’État et dans une ignorance presque volontaire des dangers qui menaçaient la Nation… »

Mesdames et messieurs, j’espère que cette pointe vous a réveillés, aussi je vais pouvoir conclure :
Montesquieu concentre dans son personnage et dans son œuvre l’esprit de la première moitié du XVIIIe siècle, celui de l’examen systématique par la raison, du politique, de la religion, des sentiments et des mœurs ; il manifestera au plus haut degré cette distanciation nouvelle du regard porté sur la société dans laquelle on vit, dans le but d’éclairer les esprits de ses contemporains, c’est-à-dire pour lui, de les changer. Le temps de Montesquieu, c’est le temps de l’analyse raisonnée, du décapage systématique du regard qui débouchera quelque quarante ans plus tard sur le grand passage à l’acte de la Révolution. Révolution où, durant la dernière décennie du siècle, c’est toute la gamme des possibles examinée par Montesquieu qui sera essayée : de la monarchie éclairée à la république, du régime représentatif des corps intermédiaires à la tyrannie de l’égalité extrême de Robespierre et de Babœuf, débouchant sur la monarchie absolue de l’Empire pour revenir à la monarchie représentative de la Restauration… Et tout le XIXe rejouera sans cesse cette partition… Nous venons de le voir, l’influence de cet homme du XVIIIe est encore aujourd’hui très présente dans ce cercle que nous formons, nous les lecteurs d’Alain. Pour finir, dégustons ce clin d’œil à travers les siècles que fait Montesquieu à notre actualité très parisienne et qu’Alain n’aurait pas récusé :
 

« On ne rencontre guère, pour se déclarer satisfaits du pouvoir, que ceux qui y participent. »

François-Marie Legœuil, juillet 2013