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Maupassant : Vivre enfin, c’est mourir !

Depuis vingt ans, les téléfilms ont fait beaucoup de tort à Maupassant : ils l’ont réduit au rôle d’un petit maître gentillet des mœurs paysannes normandes, des parties de canotage sur la Seine que nous adorons à cause des impressionnistes, du froissement des crinolines dans les coquelicots, des émois de jeunes filles en fleurs pianotant dans les salons bourgeois et du troussage de domestiques par les fils de famille jetant leur gourme dans les mansardes provinciales. En somme, un Maupassant dans la lignée de l’Alphonse Daudet des Lettres de Mon Moulin... ou encore, un Maupassant ornement littéraire des flonflons d’Offenbach et des soirées chez Maxim’s. J’exagère bien entendu, mais c’est le privilège de celui qui tient le micro ! Amis d’Alain, je vous propose d’accomplir ensemble une œuvre salutaire : décaper cet auteur, comme on enlève le vernis craquelé d’un tableau vieilli pour faire apparaître à l’aide de citations de ses œuvres, de sa correspondance, des endroits qu’il a fréquentés, un homme d’exception, tout à la fois auteur à la mode et éternel potache un rien scatologique, athlète consommé et force de la nature emporté très vite par la folie et la maladie, jouisseur couvert de femmes et les méprisant, paresseux et bourreau de travail, homme du monde et solitaire désespéré : retrouver en un mot sous toutes ces facettes, le véritable Maupassant qui est un homme exprimant totalement son époque tout en pensant et vivant constamment sur ses marges.

Le château de Miromesnil, la particule et le marquis

Laure Le Poittevin, sœur d’Alfred le meilleur ami de Flaubert avait épousé sur le tard à vingt-huit ans Gustave Maupassant, du même âge, à la condition – dit-on - qu’il ajoutât une particule à son nom. La nouvelle madame de Maupassant loua le château de Miromesnil, à dix kilomètres de Dieppe pour que son aîné naquît en 1850 dans un cadre aristocratique. Et de fait, Guy – qui choisit ce quatrième prénom au lieu des trois premiers Henry, René, Albert – gardera toujours une très haute idée de son rang, sans toutefois en adopter les préjugés, mais tout en faisant broder ses vêtements de la couronne de marquis avec ses feuilles et ses perles à laquelle il avait droit, disait-il, depuis le XVIIIe siècle. En 1854, la famille emménage dans un nouveau château à Granville-Ymoville près du Havre, puis se fixe à Paris où ses parents se séparent en 1860 ; Guy revient alors avec sa mère et son frère à Étretat dans la villa Les Verguies. Étretat, à cette époque, n’est pas le bout du monde d’aujourd’hui : c’est une ville à la mode où se pressent artistes, politiciens et personnalités ; Offenbach y baptise sa villa Orphée et Monet, Courbet, Daudet, y séjournent chaque année... Plus tard, Guy y fréquentera Monet qu’il invitera aussi à Cannes sur son yacht, le Bel-Ami...

L’Institution Ecclésiastique d’Yvetot :
livres interdits, potaches et sociétés secrètes.

C’est alors que Laure place Guy – il a dix ans - dans cet internat extrêmement sévère où il souffrira surtout de la privation de ses libres courses interminables dans les bois et sur les plages. C’est en pensant à cette époque, qu’en 1885 il rédigea pour le journal Gil-Blas cet article intitulé Alma Mater : « J’ai appelé les lycées, collèges et pensions, des établissements de torture morale et d’abrutissement physique. Et si la race humaine est chétive, poussive, malade ; si tous nos organes débilités sont atteints de dix mille sortes de lésions qui nous tuent avant quarante ans, nous le devons à l’abominable système d’éducation adopté par la terre entière et qui étiole le corps en surmenant l’intelligence embryonnaire des enfants... Le lycée, le collège, la pension, tels que nous les comprenons, constituent le plus grand mal, la plus grande cause d’affaiblissement, de décadence de notre société moderne. » C’est à Yvetot, qu’il prend ce goût de potache pour le secret, les réunions d’hommes et leurs plaisanteries scatologiques qui ne le quitteront jamais. En 1867, à dix-sept ans, il y fonde l’Oasis, sa première société secrète qui réunit des pensionnaires choisis, sur les toits la nuit, avec un programme chargé de champagne, de liqueurs et de gâteaux volés à la cuisine et surtout d’interminables lectures interdites, dont le divin marquis. Dans sa nouvelle Le Testament, il écrira en 1882 : « Il savait par cœur le Contrat social, la Nouvelle Héloïse et tous ces livres philosophants qui ont préparé de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos préjugés, de nos lois surannées, de notre morale imbécile. » Il gardera très longtemps ce goût des réunions clandestines entre hommes. C’est ainsi qu’à Paris, dans les années soixante-dix, alors commis au Ministère de la Marine, puis de l’Instruction publique, la lecture de La Tentation de Saint Antoine de son maître Flaubert, lui révéla l’existence de Crépitus, le petit dieu latin du pet. Et dans sa garçonnière d’Aspergopolis à Argenteuil, et à la guinguette La Grenouillère, que Monet immortalisera, Maupassant – sous le nom d’initié de Joseph Prunier - fondera la Société secrète des Crépitiens, réunissant ses camarades canotiers - les Maquereaux - qui devaient, pour adhérer, faire la preuve de leur endurance sexuelle et résister au supplice du pal. Exercice que je laisse pudiquement à votre libre imagination... Un de ses collègues du Ministère, voulant intégrer cette société de maquereaux, fut victime d’un si abominable bizutage qu’il en trépassa quatre mois après. La police enquêta auprès de Maupassant, mais les preuves manquèrent... Ces Crépitiens vont même avoir une activité littéraire, en montant en 1875 une pochade polissonne de Maupassant intitulée À la Feuille de Rose, Maison turque qu’il qualifie « d’absolument lubrique. » Le parterre est de choix : son père Gustave s’y étouffa de rire, ses amis Zola, Tourgueniev et Huysmans trouvèrent cela très drôle, son maître à penser Flaubert apprécia tellement qu’il s’esclaffera : « Oui, c’est très frais ! Frais pour cette salauderie, c’est vraiment une trouvaille ! Seul Edmond de Goncourt affirma « ne pouvoir dissimuler son dégoût. » Le sujet en est scabreux : Le maire de Conville et son épouse descendent dans une maison close qu’ils prennent pour un hôtel convenable, confondant les pensionnaires dévêtues avec le harem de l’Ambassadeur de Turquie ; l’intrigue est à la hauteur du sujet et le vocabulaire est à l’unisson. À la lecture, j’ai trouvé que c’était du niveau d’une soirée de bizutage : affligeant ! Maupassant sera convoqué au Commissariat...

Le sodomite britannique d’Étretat
une des sources du goût du fantastique chez Maupassant.

En 1867, à dix-sept ans, il aperçoit un homme que la forte marée entraîne sous l’aiguille d’Étretat. Guy se jette à l’eau pour le secourir : il s’agissait du célèbre poète anglais Algernon Charles Swinburne, qui se baignait ivre mort. En remerciement, il est invité à dîner chez Swinburne et son ami Powell à La Chaumière de Dolmancé. Guy se souvient de ses lectures au dortoir : Dolmancé ! Le héros flagellatoire et sodomite de La Philosophie dans le Boudoir du divin Marquis ; tout un programme ! On lui sert des liqueurs fortes, des mets inconnus et répugnants servis par un gamin anglais « d’une fraîcheur extraordinaire » ; un grand chimpanzé est assis avec eux à table que Powell masturbe de temps à autre. Entre chaque plat, Powell suçote une « main momifiée d’écorché. » Ils lui détaillent de grands clichés pornographiques, et lui montrent des tableaux étranges, dont un le marquera : « une tête de mort dans une coquille rose navigue sur un océan sans limites sous une lune à figure humaine... » Guy se sauve, mais reviendra deux fois encore chez les deux amants, mais sans le singe, pendu entre temps par le petit serveur anglais. Tout cela le fascine et le dégoûte à la fois. Depuis l’Oasis, il connaît bien Sade et il a peur de devenir leur victime : il ne reviendra plus, mais en gardera un souvenir ineffaçable. En 1887, il assiste à la vente aux enchères du mobilier de la Chaumière Dolmancé et y achète la fameuse main d’écorché qu’il place, Rue Montchanin, sur sa baignoire en l’appelant La Main de Shakespeare... sa chatte Piroli finira par la fera tomber dans l’eau du bain... Il en fera deux nouvelles : La Main et La Main d’Écorché. Nul doute que ces trois visites ont conforté chez lui cette flamme de l’étrange qu’il cultivera toute sa vie.

Rouen, Flaubert : l’apprentissage littéraire.

Pour sa Terminale, sa mère le mit pensionnaire au lycée Corneille de Rouen et lui donne pour correspondant Louis Bouillet, bibliothécaire de la ville et poète alors connu qui le reçoit pour les congés, corrige ses premières poésies, lui prodigue ses conseils que Guy qualifiera de « lumineux. » Bouillet le présentera à son ami Gustave Flaubert qui sera frappé par la ressemblance avec son meilleur ami – Alfred Le Poittevin – alors décédé et qui n’était autre que l’oncle de Maupassant. C’est le début d’une grande amitié, lors des week-ends à Croisset entre cette célébrité des lettres, alors âgé de quarante-sept ans et le jeune lycéen débutant de dix-huit ans et c’est surtout le début d’une initiation littéraire hors pair. Flaubert le met au travail : « N’oubliez pas ceci, jeune homme, que le talent, suivant le mot de Buffon, n’est qu’une longue patience. Travaillez ! » Il l’invite à se consacrer exclusivement à son œuvre à venir : « Vous vous plaignez du cul des femmes qui est “monotone”. Il y a un moyen bien simple, c’est de ne pas vous en servir... » Maupassant n’oubliera jamais ses maîtres. À la mort de Bouillet, il écrira : « Pauvre Bouillet ! Lui, mort ! Si bon, si paternel, Lui qui m’apparaissait comme un autre Messie, Avec la clé du ciel où dort la poésie... » Et de Flaubert, il écrira dans une lettre à Marie-Paule en 1881 : « le seul être que j’ai aimé d’une affection absolue et qui sera sans fin, bien que lui soit mort, je parle de Gustave Flaubert... »

Les horreurs de la guerre et l’horreur du militaire...

Bachelier, il s’inscrit à la Fac de droit de Paris, mais la guerre de 70 le rattrape ; il s’engage comme volontaire. Le temps de se former, les Prussiens sont à Rouen, il mène quelques missions de liaison plutôt courageuses. Il est démobilisé au Havre lors de l’entrée des Prussiens. Mobilisé à nouveau pour la levée de l’armée de la Loire, il se paye un remplaçant. S’il ne verse pas dans le pacifisme, il gardera toujours une détestation des militaires : qui, dit-il dans sa nouvelle Fou : « passent fiers, respectés, aimés des femmes, acclamés par la foule uniquement parce qu’ils ont pour mission de répandre le sang humain... » Dans sa nouvelle Sur l’Eau, il stigmatise ces gradés qui forcent leurs hommes « à ne penser à rien, ni rien étudier, ne rien apprendre, ne rien lire, n’être utile à personne, pourrir de saleté, coucher dans la fange, vivre comme des brutes dans un hébétement continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner le peuple... » Dans les années 80, ses nombreux voyages en Afrique du Nord seront le prétexte pour développer ces thèmes dans ses articles au Gil-Blas ou au Gaulois. Dans Bel-Ami, le héros Duroy « se rappelait ses deux années d’Afrique, la façon dont il rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d’une escapade qui avait coûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled Alane et qui leur avait valu à ses camarades et à lui, vingt poules, des moutons et de l’or, et de quoi rire pendant six mois. On n’avait jamais trouvé les coupables qu’on n’avait guère cherchés d’ailleurs, l’Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle du soldat. » Un peu plus loin, le même Duroy se préparant pour un duel se souvient qu’il « avait été soldat, (qu)’il avait tiré sur des Arabes, sans grand danger pour lui d’ailleurs, un peu comme on tire sur un sanglier, à la chasse. » Il reprendra ce thème en 1884 dans Mohamed Fripouille.

Le misogyne couvert de femmes.

À seize ans, pensionnaire à Yvetot, son premier amour dans la campagne du Havre avec Ernestine, solide et fraîche paysanne est un éblouissement qui lui inspire ces vers adolescents : « Rien ne peut contenir cet immense bonheur, Car le ciel est trop bas, l’horizon trop étroit, Et l’univers entier est trop petit pour moi ! » La recherche de cet éblouissement durera toute sa vie. Dans Un Fils (Contes de la Bécasse), un personnage, qui est son double, dit : « S’il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues... De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les rencontres passagères, les contacts d’une heure, on peut bien admettre que nous avons eu des... rapports intimes avec deux cents ou trois cents femmes. » Jamais, il ne pourra résister aux professionnelles : « je suis obsédé par la femme. Je ne puis me passer de ses caresses. Et quand une femme m’arrête dans la rue, par hasard, malgré son souffle fétide et sa crasse qui me répugnent, je ne puis résister longtemps à cet appel silencieux et puissant de la chair, qui monte comme des vagues de fond, de la profondeur même des entrailles et vous met un bandeau sur les yeux, un bâillon à la conscience, vous réduisant en un instant à la merci de ces garces... » Il évoque ainsi dans une lettre La Maison Tellier : « Ma nouvelle sur les femmes du bordel à la première communion... » L’une de ces garces lui passera la syphilis en 1877 dont il mourra, fou et solitaire en 1893 à quarante-trois ans. Mais ces garces, dans ses nouvelles, il en fera souvent des héroïnes admirables comme Boule de Suif, patriote au grand cœur, La Rempailleuse qui se meurt d’amour pour un pharmacien qui ne la vaut pas, ou Madame Baptiste rejetée par la bonne bourgeoisie pour avoir été violée. Dans son œuvre, il place beaucoup de femmes du peuple très au- dessus des femmes du monde. Pour suivre une femme, une simple impulsion lui suffit ; dans L’Inconnue, en 1885, il écrit : « J’imaginais que c’était une Juive. Je la suivis. » Mais en général, dans sa vie, les femmes du monde ont droit à une approche plus élaborée, mais tout aussi pressante. En témoigne cette lettre écrite en 1887 à Hermine Lecomte du Nouÿ, sa plus proche amie : « Depuis hier soir, je songe à vous, éperdument. Un désir insensé de vous revoir, de vous revoir tout de suite, là devant moi, est entré soudain dans mon cœur... Ne le sentez-vous pas, autour de vous, roder, ce désir, ce désir qui vient de moi qui vous cherche, ce désir qui vous implore dans le silence de la nuit... » Mais lorsque la femme capitule, il devient aussitôt un mufle, comme le montre cette lettre à son ami Tourgueniev : « L’inconnue a cédé après une lutte de trois heures dont elle aurait pu me faire grâce, car elle m’a ensuite avoué qu’elle n’a jamais eu l’intention de résister jusqu’au bout. En même temps que son cul elle a démasqué sa figure. Elle est vraiment gentille. Quelles drôles de toquées que les femmes... » Je pense que c’est un misogyne, pour lequel seule sa mère est une vraie Femme : « Si je trouvais une femme comme toi, (écrit-il à sa mère) avec toutes les vertus que doit avoir une vraie femme, réunissant, chose très rare, la grâce physique à la grâce morale, une telle femme je l’épouserais. J’aime la femme. Elle est le joyau qui anime la vie... Mais vois-tu, dès qu’elles ouvrent la bouche elles vous déçoivent toutes. Dieu aurait dû les priver du don de la parole. Leur bêtise les tue d’un coup, éclipse les plus grandes beautés. Oui, décidément les femmes devraient être muettes ! » Maupassant restera toute sa vie, fier de sa puissance sexuelle, et ne reculera devant rien pour le démontrer à la face de ses amis. Par exemple, lors d’un dîner devant une quinzaine d’amis, dont Flaubert et Huysmans, Maupassant se vante d’arriver à « lasser une femme. » Pour appuyer ses dires, il invite tous ses convives à se rendre chez une de ses maîtresses, et devant eux, il l’honore cinq fois de suite ! Huysmans écrivit que jamais aucun homme n’avait fait montre d’autant d’impudeur avec autant de facilité. Quant à Flaubert, il jugea, à son habitude, ce genre d’aventure très rafraîchissante ! On ne peut s’étonner que sur un site féministe internet, j’ai trouvé l’autre jour le commentaire suivant : « Il pouvait sembler difficile, dans un numéro consacré aux femmes, de laisser une place à Maupassant, tant l’image de misogynie primaire lui colle à la plume et irrite nombre de lectrices modernes, même peu concernées par les combats féministes. » Malgré sa réputation qui court tout Paris, il attire les femmes magnétiquement. François, le valet de chambre de Maupassant raconte dans son journal : « une femme armée d’un révolver se présente à son appartement et demande : “François, je vous en prie, donnez-moi M. de Maupassant, donnez-moi M. de Maupassant ou je vais mourir ! Je le veux ! Je vous dis que je le veux ! Je ne lui ferai aucun mal, soyez-en sûr ; je vous le promets... mais donnez-le- moi ! »

Du séducteur au désespéré : Vivre enfin, c’est mourir !.

Pourtant, cet écrivain adulé, ce mondain, cet homme couvert de femmes, pour reprendre le mot de Drieu La Rochelle, restera un solitaire désespéré toute sa vie. La première source de ce désespoir, c’est son maître Flaubert. Dans la lettre de 1881 déjà évoquée ci-dessus, il écrit : « Je vis dans une absolue solitude de pensée... Je ne pense comme personne, je ne sens comme personne, et je reste persuadé de l’absolue vérité de cette phrase de mon maître... je parle de Gustave Flaubert : "sale invention que la vie décidément. Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne. Je parle, bien entendu pour les natures d’élite." » Et dans une nuit de solitude à la Guillette, sa maison d’Étretat, il constate : « J’ai froid, plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la maison... »

La deuxième source de ce pessimisme absolu, c’est Schopenhauer qu’il se vantait d’avoir lu, mais dont sa connaissance n’excédait probablement pas la chrestomathie. Dans sa nouvelle Le Colporteur, il évoque ainsi le philosophe : « Jouisseur désabusé, il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l’amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite. Il a tout traversé de sa moquerie et tout vidé. Et aujourd’hui, même ceux qui l’exècrent semblent porter, malgré eux, en leur esprit, des parcelles de sa pensée... (C’est) Le plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur la terre... » Maupassant déclarait adhérer totalement à ce nihilisme intégral... Toujours dans Le Colporteur, j’ai trouvé cette anecdote : deux amis de Schopenhauer veillent le philosophe mort, dont la bouche s’est figée sur un immortel ricanement... Leurs remontent alors à la mémoire ces deux vers du Rolla de Musset dédiés à Voltaire, cet autre ricaneur : « Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encore sur tes os décharnés ? C’est alors que « ... un petit bruit était venu de la chambre du mort.... et nous vîmes, oui, monsieur... quelque chose de blanc courir sur le lit, tomber à terre sur le tapis, et disparaître sous un fauteuil. Nous fûmes debout... fous d’une terreur stupide, prêts à fuir... et j’aperçus à terre, sous le fauteuil à côté du lit, tout blanc sur le sombre tapis, ouvert comme pour mordre, le râtelier de Schopenhauer. Le travail de la décomposition, desserrant les mâchoires, l’avait fait jaillir de la bouche. » On comprend dès lors que chez cet athée, l’obsession du temps irréversible le poursuive tout au long de sa vie. Dans sa nouvelle La Chevelure, il écrit en 1884 : « Le passé m’attire, le présent m’effraye parce que l’avenir c’est la mort... je voudrais arrêter le temps, arrêter l’heure. Mais elle va, elle va, elle passe, elle me prend de seconde en seconde un peu de moi pour le néant de demain. Et je ne revivrai jamais. » Ce sentiment s’amplifie au fur et à mesure que sa maladie progresse. Vers la fin de sa vie, l’obsession de la mort deviendra omniprésente. Dans Bel-Ami, Norbert de Varennes le vieux critique littéraire murmure : « il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c’est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu’on regarde, c’est la mort qu’on aperçoit... Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l’ai sentie qui peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrade ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi l’homme radieux, frais et fort que j’étais à trente ans... Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi... Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir ! »

L’éternel chant d’amour qu’il a chanté à la vie.

Notre époque survalorise la face étincelante de Maupassant, celle des guinguettes et des canotiers, celle de la fête Impressionniste et du French Cancan, des premiers bains de mer, des plages et de la mer, des belles amours et des jolies filles. Après le décapage vigoureux que nous venons d’accomplir, Amis d’Alain, précipitez vous pour allez lire et relire le grand Maupassant, celui de Bel-Ami, celui d’Une Vie, celui de Pierre et Jean, celui du Colporteur, celui de Plus Fort que la Mort... car il faut aussi aller à la rencontre de cette face sombre qui lui donne une place entière dans la lignée des Barbey d’Aurevilly, des Nerval, des Villiers de L’Isle-Adam, des Huysmans... C’est sa grandeur que d’incarner aussi cette face sombre de la Belle Époque marquée par le désespoir, la solitude, la crainte de la mort et de la folie, comme il a incarné la face claire de l’époque. La vie de Maupassant a inextricablement mêlé la face claire et la face obscure de son temps : son œuvre est le reflet de cette complexité. Aussi, je terminerai par deux citations à la gloire de chacune de ces deux faces. Pour la face obscure, Norbert de Varennes le vieux journaliste de Bel-Ami évoqué plus haut, qui « levant la tête vers le firmament où luisait la face pâle de la pleine lune » déclare :

« Et je cherche le mot de cet obscur problème
Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême... »

Et pour la face claire, le jugement d’Émile Zola : « Et, dans la suite des temps, ceux qui ne connaîtront Maupassant que par ses œuvres, l’aimeront pour l’éternel chant d’amour qu’il a chanté à la vie. »

François-Marie Legœuil Causerie chez les Amis d’Alain 28 mai 2012