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René-Guy Cadou à Louisfert :

Nous approchons du petit village de Louisfert et de son école primaire. C’est dans cette minuscule et si modeste maison d’école que René-Guy Cadou fut instituteur le temps de sa courte vie, qu’il y vécu au premier étage avec sa jeune femme, qu’il y correspondit avec les plus grands poètes de son temps et qu’il y mourut en 1951 à 31 ans.

Écoutons Cadou évoquer l’école de son enfance dans :

« Odeur de pluie de mon enfance » :
« La vieille classe de mon père
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l’encre, le bois, la craie,
Et des merveilleuses poussières
Amassées par tout un été… »


Depuis l’école primaire communale de son enfance, rien n’avait changé avec celle que nous parcourons aujourd’hui et où il enseigna : le préau, la petite cour, les cabinets garçons et les cabinets filles, la salle de classe partagée en deux, à droite les filles, à gauche les garçons, et le petit étage où il vécu avec sa jeune femme dans les années quarante, si modestement meublé, nous rappelle ce monde si proche et pourtant si lointain que nous avons si bien connu, ce temps où les professeurs des écoles n’étaient encore que des instituteurs.

L’évocation du Cadou instituteur et surtout du grand poète qu’il fut, est merveilleusement contée par Jean-Claude Martin, le si efficace et si passionné président de l’association Cadou qui a conçu, réalisé et fait vivre cette « maison d’écrivain » quasiment sans moyens.

Ce furent de magnifiques instants de poésie et de sensibilité qui laissent loin derrière les deux maisons d’écrivains que nous avons vues hier, celle de Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil et celle de Du Bellay à Liré.

Un grand moment d’émotion : le petit film où sa veuve, Hélène, lit la correspondance littéraire et amicale de son mari avec les poètes qui comptaient alors : Pierre Reverdi, Michel Manoll et surtout avec Max Jacob, l’ermite oblat de Saint-Benoît-sur-Loire.
Par exemple, ce poème que j’ai lu, assis sur un banc d’élève dans la salle de classe, sur la mort de Max Jacob à Drancy en 1944 dans le recueil "Pleine poitrine" (1944/45)
Cornet d’adieu.

« Jésus a dit
"Il n’y aura pas de printemps cette année
Parce que Max s’en est allé
Emportant les chevaux les vergers et les ailes
Parce que sur la croix le bon Saint Matorel
A lâché les oiseaux vers un pays glacé"
Et c’est vrai. Les bourgeons se taisent. Les poitrines
Voient se faner leurs seins. Tout au fond des vitrines
Une enfance à genoux se suicide et le ciel
Épuise en un regard ses réserves de miel
Il fait froid maintenant que tu n’es plus
Beau masque de douleur… »

Cadou se savait condamné et écrivait prémonitoirement :
« Nous nous aimons de loin
Belle mort inconnue
...Je vis pour mieux mourir. »

Je quitte cette école avec l’impression que rien n’a changé depuis 1951 et que les mots de cette lettre de René Guy Cadou à Pierre Reverdy ont en réalité été écrits pour moi :

« Rien n’a changé
Les fleurs du paravent montent jusqu’au plafond
La serrure secrète retrouve sa chanson
La fenêtre est ouverte
Je regarde courir la Loire jument verte... »

En quittant l’école, je m’arrête un instant sous la photo de Cadou, belle tête énergique et romantique, la clope au coin du bec, comme Malraux : toute une époque ! Espérons que notre siècle si prude n’ira pas jusqu’à gommer sa gauloise, comme le firent jadis les PTT pour la gitane sur le timbre de Malraux. C’est une maison encore habitée par René Guy dont l’ombre vient, j’en suis sûr, chaque matin vérifier si les encriers de chaque casier sont bien rempli d’encre noire pour les élèves et d’encre violette et rouge pour le maître...
Les surprises sont le plaisir des voyages : le lendemain matin, je visite le Musée des Beaux Arts de Quimper... un peu fatigué, je m’assieds devant une video... c’est Max Jacob ! Sur les images et les films d’époque, Max, avec sa tête d’acteur de films muets de Dreyer, crève l’écran ; Max évoque sa conversion à la suite d’une vision qu’il eut à Paris… dans la salle de lecture de la Bibliothèque nationale ! Pour un poète pareil, cela ne pouvait que se passer là ! Et la video se termine avec le poème de René Guy Cadou sur son ami Max, que j’avais lu la veille dans sa salle de classe :

« Mais je sais bien moi qui vous parle
Que monsieur Jacob ça lui tarde
De frotter l’huis du Paradis. »

Ami lecteur, faites comme moi, dégustez la "maison d’écrivain" de René Guy Cadou très lentement comme une longue friandise, puis allez à Quimper respirer la présence de Max Jacob.

François-Marie Legœuil

Et avant de se quitter, hop, vite fait ! encore un petit poème de Cadou :

L’Aventure Marine :
Sur la plage où naissent les mondes
Et l’hirondelle au vol marin
Il revenait chaque matin
Les yeux brûlés de sciure blonde
Son cœur épanoui dans ses mains

Il parlait seul son beau visage
Ruisselait d’algues l’horizon
Le roulait dans ses frondaisons
D’étoiles et d’œillets sauvages
Amour trop fort pour sa raison

Soleil disait-il que l’écume
Soit mon abeille au pesant d’or
Je prends la mer et je m’endors
Dans la corbeille de ses plumes
Loin des amis restés au port

Ah que m’importent ces auberges
Et leurs gouttières de sang noir
Les rendez-vous du désespoir
Dans les hôtels meublés des berges
Où les filles font peine à voir

J’ai préféré aux équipages
Le blanc cheval de la marée
Et les cadavres constellés
Qui s’acheminent vers le large
À tous ces sourires navrés.

François-Marie Legœuil mai 2017

Si vous souhaitez visiter ce musée, cliquer sur ce lien : Maison d’écrivain de René Guy Cadou