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Château du Tertre : Martin du Gard et ses amis

Cette exposition de Jean-Pierre Prévost, abritée dans les communs bordant la cour, a pour thème les photos dont Roger Martin du Gard (RMG comme l’appelleront ses proches) tapissait les murs de son bureau que nous avons eu maintes fois l’occasion de visiter. C’est un choix justifié, car dans ce lieu magique, il travailla une bonne part de son temps et y reçut tout ce que comptait le monde littéraire de son temps. On n’y entrait que sur invitation expresse, par la bibliothèque. Mais le Maître disposait aussi d’une entrée indépendante sur le parc et y avait aménagé une petite cuisine, un établi pour bricoler, une douche et un lit pour dormir. Bref, c’était aussi un ermitage… qui l’isolait de sa famille quand il le fallait. Le meuble bureau lui-même vaut la visite : une sorte de planche amovible et inclinable qu’il avait lui-même fabriquée. Et il travaillait non pas face au parc, mais face au « mur de photos », mur aveugle sur lequel étaient épinglés les portraits de ses visiteurs, de sa famille, de ses familiers. Le hasard semble en régir la disposition : rien n’indique que la place d’une photo ou sa taille manifeste une préférence… Sur des meubles, beaucoup d’objets qui révèlent un peu de ses enthousiasmes, rencontres ou préférences. C’est essentiellement ce mur photo qui fait l’objet de l’exposition sur des panneaux copieusement documentés et illustrés. Dans la première salle, on est accueilli par un immense canapé de velours rouge semi-circulaire, que l’on dirait tiré des appartements du duc de Morny. Il est difficile de lire l’ensemble dans un temps raisonnable ; aussi, je me suis concentré sur les personnages qui m’intéressent particulièrement et je commence par Maria van Rysselberghe – la Petite Dame – qu’André Gide rencontra aux célèbres décades de Pontigny en 1923. Sa photo la montre, Gauloise aux doigts, chapeau et cravate très masculins… du moins sur le cliché. Martin du Gard raconte : « Un soir, avant le dîner, dans la chambre bleue de Mme Van Rysselberghe, les jeunes élèves de Desjardins et Viénot avaient obtenu de Gide qu’il lise Paludes. Cela s’était su. On s’est empilés, presque en cachette, accroupis par terre, sur des tapis, sur son lit, sur ses malles… » J’ai ensuite pris mon temps avec les rencontres du Vieux Colombier : Copeau, les Pitoëff, Duhamel rencontré avec sa femme qui y jouait ce soir-là… subtilement croqué par Martin du Gard : « Duhamel et ses yeux de pharmacien suisse sous ses lunettes d’or, au bras duquel se pend la douce Blanche Albane… » Et Louis Jouvet rencontré aussi au Vieux Colombier et qui mettra en scène des années après à la Comédie des Champs Élysées, « Un Taciturne » pièce de Martin du Gard dont le sujet – l’homosexualité- fit scandale. On voit aussi se succéder, au fil des panneaux des jeunes écrivains qui commencent à percer comme Albert Camus à qui il demandera plus tard de préfacer ses œuvres complètes : « Mon cher Albert Camus, nous avons assez d’amis communs pour que je me permette cette familiarité, n’est-ce pas ? » Et des célébrités comme Lacretelle, Mauriac ou Malraux. Et aussi les amitiés de la NRF où Gaston Gallimard son ex-condisciple de Condorcet acceptera Jean Barrois, son roman refusé par Grasset… et Jean Schlumberger et Gide… C’est toute la littérature de la première moitié du XXe que l’on voit défiler sur ces panneaux, ce qui n’est pas étonnant, car c’était son monde, depuis toujours comme il le rappellera en parlant de ses jeunes années à Fénelon, à Condorcet, à l’École des Chartes à ses amis d’alors, ses condisciples : « J’étais en confiance avec eux. Dans cet air saturé de littérature et de ‘‘littérature romanesque’’, je respirais avec délices. C’était nouveau pour moi et grisant. » Je pourrais continuer à évoquer cette si riche exposition, mais ce serait sans doute lassant pour la lecture d’un compte-rendu destiné à marquer d’un simple signet ces deux heures d e pur bonheur que furent ces lectures suivies d’une nouvelle visite à la bibliothèque du Maître et à son bureau où l’on a envie de l’attendre tellement sa présence sature les lieux. Un dernier panneau retient mon attention, celle où RMG laisse percer le secret de tant d’amitiés : « Je songe que le sentiment qui fleurit naturellement en moi n’est pas l’amour, mais l’amitié. Dès le collège, j’ai été un ami exceptionnel. J’avais facilement les dispositions qui rendent l’amitié solide et douce. J’aimais passionnément l’amitié. Toute ma vie, je l’ai offerte à des êtres choisis et je l’ai reçue en échange… »

François-Marie Legœuil
Avec les Amis du Musée Alain et de Mortagne-au-Perche 2017

Si vous souhaitez vous renseigner dur le programme, cliquez sur ce lien : Maison d’écrivain de Roger Martin du Gard