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Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil :

Fervent géographe, Gracq se définit très enraciné dans les Mauges, « pays de schiste précambrien », de très « solide croyance »… aux cimetières « propres et bien ratissés ». Délicieuse image, dans laquelle je vagabonde aussitôt… Mais je glane au passage cette merveilleuse observation de Gracq sur lui-même : « Je suis un archaïque, un auteur d’avant-hier » Un ami nous lit l’entretien magnifique que Julien Gracq donna jadis à France Culture, où il évoque son enfance heureuse à Saint-Florent-le-Vieil sur la rive gauche de la Loire pendant la Grande Guerre, ses deux ans de Khâgne à Louis-le-Grand avec le professeur Alain qui « abattait les cloisons entre philosophie et littérature. » Il parle aussi de « l’ennui à Saint-Florent, non plus celui du "trou perdu" de mon enfance (où je ne m’ennuyais jamais) au temps de l’omnibus de l’hôtel de la Boule d’or, des wagons à bouillottes et des gares à lampisterie, mais plutôt celui d’une petite ville américaine : boutiques nickelées et chromées, parkings, "intérieurs" de série, âmes fonctionnelles et robotisées (plus qu’à la ville), insipidité aseptique. Le dernier des ivrognes exubérants et pittoresques que nos acclamations de gamins poursuivaient le dimanche dans les rues est mort, il y a quelques années [...] de son chagrin autant que de sa cirrhose : il ne reconnaissait plus cette bourgade taylorisée et ouvrière qui avait vendu son âme au marketing rationalisé, et jeté dans la Loire la clé des vignes du Seigneur... Dans ces lieux que pour mon souvenir emplit encore notre tapage, il n’y a plus ni bruit ni jeux et mon oreille s’en étonne... La forme d’une ville, on le sait, change plus vite que le cœur d’un mortel... les années referment derrière nous des portes » (Lettrines).
Il évoque « sa » Loire angevine « paresseuse » si différente de la nantaise de l’estuaire, celle de Jules Verne, qui, elle, invite à l’aventure et au voyage. Parfaite synchronisation : justement, notre autocar passe le pont de Saint-Florent tout emballé de blanc par Christo. Non ! Ce n’est pas du Christo ! me dit-on, mais un trivial désamiantage… décidément l’art contemporain requiert une grande circonspection… On s’arrête devant la maison de Julien Gracq - « Maison d’écrivain » précise un panneau- où il naquit et mourut. « Au début de l’après-midi sous le soleil cuisant… j’entrai dans la chambre des cartes… » écrit-il dans le Rivage des Syrtes et comme par magie, sous un soleil de plomb, nous aussi nous entrons dans une expo sur les cartes de Cassini rappelant le géographe que fut Gracq… géographe à l’ancienne, pas la géographie économique d’aujourd’hui, mais la géographie du terrain, des plis des paysages qu’il parcourut inlassablement avec sa sœur dans sa vieille 2 Chevaux... j’écoute d’une oreille distraite le commentaire pourtant intéressant, je sors dans le petit jardin aux herbes folles qui finit dans la Loire pour m’imprégner de ce « paysage que depuis toujours j’ai sous les yeux à travers ma fenêtre … en face de la maison sur la rive de l’île Batailleuse… ». Trois brebis naines broutent. Pure race de l’île d’Ouessant me prévient un panneau qui précise doctement : « elles ont pour mission de réécrire la pelouse. » Tant pis pour l’Éducation nationale : les élèves ne savent plus écrire, place aux brebis qui écrivent avec leurs crottes ! Avec un avantage pour elles, puisque lyriquement le panneau continue : « leurs déjections enrichissent le sol ». Babas cool écolos de toutes les Nations, unissez-vous !

Cette maison ne m’a pas paru habitée par Julien Gracq. Son fantôme ne hante ni les pièces ni le jardin sauvage... Il est sans doute parti au-delà du rivage des Syrtes... Je je cherchais en fait quelque chose d’impossible à trouver ici : Julien Gracq avait pourtant prévenu : « Je suis un peu désenchanté toujours… par ces visites de maisons d’écrivains. Une espèce de contamination muséale se répand partout, c’est le musée qui prend possession de la vie privée après la mort. C’est désolant. » Et du reste, cette maison se veut être - conformément au souhait de l’écrivain, une maison de résidence pour de jeunes auteurs contemporains, une maison pour la littérature "vivante". Il avait raison.. n’y cherchons pas le passé. Cette maison ainsi conçue, même avec sa "chambre des cartes", ne peut évoquer le mystère profond de Gracq : ce petit bourgeois très provincial, célibataire endurci, passionné d’échecs - pas comme joueur, mais comme lecteur des parties célèbres... comment ce petit être si doux et si tranquille, refusant la prise de photos, fuyant les séances de signatures, la présentation de ses livres dans les médias, refusant en 1951 le Prix Goncourt et tout ce qui entretient la République des Lettres, comment cet homme là, a-t-il pu écrire des livres aussi violents et romantiques que le Château d’Argol, ou Un beau ténébreux... ou simplement traduire la si violente Penthésilée de Kleist... Ce n’est pas ici que nous l’apprendrons. Julien Gracq n’est plus dans sa maison de St Florent, c’est dans ses livres qu’il faut le chercher...
Pour nous changer les idées, puisque nous sommes dans Les Mauges, je me souviens que le pays de Julien Gracq fut un des hauts lieux de Mémoire de notre Roman national, au cœur de la tragédie de cette « Vendée militaire » dont la Convention vota sous la Terreur « la destruction », la déportation de ses habitants et leur remplacement par des colons politiquement corrects.

Nous grimpons donc les ruelles de Saint-Florent jusqu’au cœur de la ville sur le « mont » Glonne qui surplombe le fleuve de quelques petites dizaines de mètres seulement et nous entrons dans l’église. C’est ici même, dans les ruelles environnantes qu’en mars 1793 une bande de jeunes gens manifesta violemment contre les réquisitions de blé et la « levée en masse » décrétée par la Convention. Encadrée par Stofflet, un garde chasse et par Cathelineau - un colporteur qu’on surnomma plus tard le Saint de l’Anjou, cette bande grossit si vite, qu’en quelques semaines, elle devint cette fameuse Grande Armée Catholique et Royale qui remporta ces victoires éclatantes qui firent trembler Paris. Cathelineau en devint Généralissime et mourut au combat dans cette église trois mois après en juin 93. C’est aussi ici, qu’en octobre 1793 mourut son successeur Bonchamps, ordonnant sur sa civière de mourant de libérer ses 5.000 prisonniers bleus promis à la fusillade. Le monument néo-classique sculpté par David d’Angers dans la chapelle de gauche en commémore le souvenir. C’est là aussi, que les jours suivants, la Grande Armée Catholique et Royale allait traverser la Loire pour la très aventureuse et désastreuse « Virée de Galerne » en route vers Granville. C’est enfin ici exactement, qu’à peine deux mois après, les derniers rares rescapés de la "Virée" épuisés par cette désastreuse épopée Chouanne repassèrent la Loire dans le plus grand désodre y laissant noyés bien des leurs.
Je vous recommande cette grimpée des rues du "mont Glonne" pour voir ce panorama splendide, décor de ces moments terribles et l’émouvante église abritant le monument de David d’Angers, et s’il vous reste un peu de temps, poussez jusqu’au Musée qui présente - entre autres merveilles - des documents sur la période et ce tableau d’Histoire :

Si vous souhaitez visiter ce musée, cliquer sur ce lien : Maison d’écrivain de Julien Gracq