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Étienne Richaud
l’ascension d’un enfant du peuple

À quelques encablures de Marseille, aux Martigues, sur le Quai Brescon, que l’on appelle aussi « Miroir aux oiseaux » s’élève une curieuse statue de bronze :
monment
Un jeune garçon dos tourné, casquette canaille de Gavroche, pantalon à bretelle retroussé aux genoux, pieds nus, s’appuie sur le socle de la main gauche et déchiffre de l’index de la main droite, le texte gravé sur la plaque de cuivre :
gamin

Que lit-il ? Je m’approche, grimpe sur le socle derrière lui pour lire à mon tour :
socrate

À Étienne Richaud
Gouverneur de l’Indochine
Inspecteur de la Marine et des colonies

Mort en mer le 31 Mai 1889
à bord du "Calédonien"
Ses compatriotes et ses amis
voulant honorer la mémoire
de ce fils de pêcheur élevé par son mérite
aux plus hautes fonctions de
de l’Administration française ont érigé
ce monument par souscription publique

Nous sommes en 1841 quand nait Étienne Antoine Guillaume Richaud, fils d’Antoine Marius Richaud pêcheur à Martigues et de Françoise Macarie Pistoye poissonnière. Étant myope, il ne peut devenir pêcheur et sa mère le met au Petit séminaire d’Aix-en-Provence. Les bons pères estiment qu’il ne fera pas l’affaire comme prêtre et il est alors pris en charge par la Confrérie des Pénitents Gris d’Aix qui patronnent des enfants « méritants » et qui le mènent au Baccalauréat - à l’époque un examen d’élite, puis à la licence en droit puis au concours du Commissariat à la Marine. Il devient Commissaire à 20 ans sous Napoléon III :

Ses activités le mènent à la Réunion où il se marie, sa femme périt bientôt dans un naufrage : les voyages en mer à la voile vers 1860 sont encore périlleux. Il se remarie aux Martigues, est nommé en Cochinchine, puis passe encore des concours, participe à de nombreux cabinets ministériels dont celui de Gambetta en 1881. Sa carrière s’accélère : Gouverneur général de l’Inde française, Gouverneur de la Réunion, Résident Général au Tonkin que Jules Ferry vient de conquérir. Il est promu Gouverneur Général de l’Indochine française 1888. Il dénonce alors les méthodes « catastrophiques » de son prédécesseur, qui devenu Ministre de l’Intérieur le fait rappeler en France. Pour vous donner une idée de cette tension avec le Ministère, voici un extrait de son rapport d’août 1888 qui motiva son rappel à Paris :

Sur le paquebot Calédonien du retour en France, - le voyage dure alors quatre semaines, il attrape le choléra et meurt en mer le 31 mai 1889, il a alors 48 ans. Voici ce paquebot des Messageries Maritimes en 1888 :
caledonien
Le compositeur marseillais Ange Férier - un de ses amis - alors célèbre pour avoir mis en musique : « J’aime le son du cor le soir au fond des bois » lance une souscription publique pour ériger ce monument inauguré 10 ans après, le 2 juillet 1899. Le sculpteur Félix Desruelles - 33 ans, expose déjà depuis 10 ans à la Société des Artistes français, élève de Falguière et de Carpeaux, il aura une carrière très honorable.

Aujourd’hui, où l’on dit l’ascenseur social en panne, j’ai été très intéressé par ce parcours emblématique qui a hissé cet apprenti pêcheur jusqu’aux postes ministériels à travers l’Afrique et l’Asie. Et ce, sous ce Second Empire détesté par nos élites de gauche. Avec cette circonstance aggravante de l’aide déterminante de l’Église : Petit séminaire, puis Pénitents gris... Sans oublié la sagacité, la clairvoyance et l’obstination d’une mère... Toute une époque révolue.

M’en retournant pour prendre ma voiture, je longe le quai et déchiffre sur cette bitte d’amarrage ces mots : Saïgon Danang Hanoï.
amarre
Je ne peux m’empêcher de penser qu’un « Marsouin » à la retraite sortant du bistrot voisin se rappela avec nostalgie son Indochine des années cinquante et grava ces noms de rêve, de pastis et de Viets. Et qu’un « Zadiste » fumant son dixième joint de la journée en se traînant embrumé vers son dealer habituel, ne s’arrête vingt ans plus tard au même endroit pour pisser ses quinze bières dans l’eau du port, sorte son feutre et fixe pour l’éternité son propre rêve : « Squat your life ». Deux époques, deux conceptions du monde, deux idée de l’existence...

Et pour prolonger un peu cette plongée dans l’abîme du temps, voici quelques compléments :

Si vous voulez en savoir plus sur l’œuvre de Richaud en Indochine, cliquez ci-dessous, cela vous amènera sur la Revue d’Histoire des Colonies et vous chercherez alors la page 28 :
https://www.persee.fr/doc/outre_0399-1385_1952_num_39_137_1174

Pour vous en faire une idée de l’œuvre de Desruelles :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Félix-Alexandre_Desruelles

Pour écouter le Son du Cor sur la musique d’Ange Férier :
https://www.youtube.com/watch?v=ciFxchaw4Jo

François-Marie Legœuil
le 17 mai 2022