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Avignon, Ermenonville, Le Fahouët, Travaillan...

Pendant deux millénaires - comme l’ont si bien exposé les historiens Emmanuël Le Roy-Ladurie et Jacques Chiffoleau - nos ancêtres se sont fait inhumer "ad sanctos" c’est-à-dire près des Saints, pour bénéficier de leur médiation et de leur protection dans le Ciel. Pour être au plus près de leurs reliques, si l’on était bien né ou célèbre, on faisait jouer ses relations et l’on faisait des donations afin de reposer pour l’éternité dans les églises ou dans leurs cryptes, ou à la rigueur, dans des enfeus contre leurs murs.

À Avignon, la chapelle du Noviciat des Jésuites en offre une illustration. En 1564, les Jésuites s’installent dans cette ville papale, construisent un collège, un noviciat et cherchent des fonds pour la chapelle des novices. Une riche noble, Louise d’Ancezune, fait une très importante donation et le séminaire et la chapelle sortent de terre sous la direction du célèbre architecte jésuite Étienne Martellange. Louise se fera inhumer devant l’autel à la croisée du transept où l’on peut encore voir le magnifique losange de sa pierre tombale... Hélas ! J’ai eu beau chercher dans mes archives, impossible d’en retrouver la photo... Et le réaménagement des bancs ne permet plus d’apercevoir la pierre. Heureusement que Louise tenant à la gratitude de la postérité, avait pris la précaution de graver aussi son nom en majestueuses capitales, juste au-dessus de sa tombe, sur le tour de la coupole du transept, en un curieux mélange de latin et d’italien :

catacombe

De ces plaques tombales, certains pensent que c’était signe d’humilité que d’être foulé aux pieds par les paroissiens, d’autres jugent que c’était signe d’ostentation pour être vu et admiré par tous... Quant au chrétien de base, il devait se contenter de prendre patience en "terre bénie" du cimetière paroissial dans l’attente de la Résurrection.

La Réforme changea le regard : les "religionnaires" contestèrent la médiation des Saints, déclarèrent idolâtre leur culte, et brûlèrent avec zèle leurs reliques pendant les Guerres de religion. Beaucoup de réformés préférèrent alors la terre de leur jardin à celle des cimetières jugés papistes. De nombreuses tombes protestantes sont visibles en Provence, entourées de leurs cyprès symboles de vie et d’éternité...

L’« hygiénisme » du Siècle de Lumières déclara pestilentiel le voisinage des tombeaux et poussa au déménagement des cimetières parisiens vers des banlieues plus aérées, tandis que les ossements des milliers de générations de parisiens allèrent s’empiler sur les étagères des catacombes pour la plus grande joies des touristes de tous les continents :
catacombe

Peu à peu, la province suivit : on ne se fit plus enterrer ad sanctos, mais seulement en terre bénie à l’écart des habitations.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, sous l’impulsion des Philosophes, les idées nouvelles illuminèrent les cervelles émerveillées et le Ciel perdit de son éclat. Rousseau, en prophète éclairé de la religion naturelle de son bon Curé Savoyard se fit enterrer sur la très romantique île des Peupliers, dans le parc du marquis de Girardin directement inspiré du roman de Jean-Jacques Julie ou la Nouvelle Héloïse :
Ile des peupliers

dans un mausolée à la pointe de la mode, sculpté par Le Sueur sur les dessins de Hubert Robert - les stars de l’époque - représentant la philosophie sous les traits d’une déesse grecque alanguie... :
Tombeau Rousseau
Avec Les Lumières, on ne souhaitait plus s’endormir en attendant la Résurrection sous la protection des Saints ou la bénédiction de l’Église, mais sous le signe de la Philosophie assistée des muses des arts et lettres... un nouvel art de mourir venait de naître - si je puis me permettre un tel oxymoron.

À quelques pas de ce tombeau, dans la grotte des Naïades du parc Girardin, une strophe de William Shenstone m’a confirmé ce patronage :

"Nous Fées et gentilles Nayades
Etablissons icy notre séjour :
Nous nous plaisons au bruit de ces Cascades
Mais nul mortel ne nous voit en plein jour.
C’est seulement lorsque Diane, amoureuse,
Vient se mirer au Christal de ces eaux,
Qu’un tendre Poète a cru, dans une verve heureuse
Entrevoir nos attraits à travers les roseaux.
Ô vous qui visitez ces Champêtres prairies..."

La Révolution arracha le philosophe à la compagnie des Naïades pour l’enfouir dans la crypte du Panthéon juste en face de Voltaire son ennemi mortel... Bonne éternité Jean-Jacques !

Rousseau au Panthéon :

... et Voltaire son vis-à-vis :


Vingt années de Révolution et d’Empire allaient accélérer l’exode des sépultures vers des terres moins religieuses...

En 1991, je me trouvais au Fahouët dans la chapelle Sainte-Barbe - patronne des artilleurs :
Ste Barbe
J’étais venu admirer les œufs d’autruche déposés en ex-votos au cours des siècles par de pieux canonniers de la Royale revenus sans encombres de croisières hasardeuses en terres lointaines. Ces œufs - rappelant par leur forme des boulets de canon - étaient censés protéger les poudrières des navires en bois de la foudre, des incendies et des boulets adverses, avec l’aide de la sainte bien entendu... Il était de bon ton de revenir la remercier par ce cadeau insolite qui devait en outre émerveiller leurs familles :
Ste Barbe

En sortant de chez sainte Barbe, je monte les marches conduisant au sommet de la colline, où en plein champ, un peu à l’écart, je tombai sur ce qui était pour moi, à l’époque, une découverte : la tombe de Claude René :
Tombeau Beranger

Le Souvenir Français de la Ria d’Étel qui a restauré sa tombe en 2009, publie ces quelques passionnantes lignes biographiques :

Claude René Bellanger naquit sous Louis XV en 1768, s’engage à 23 ans en 1791 au 1er Bataillon du Morbihan. Élu Lieutenant, (à l’époque, dans l’armée, l’élection était de règle, comme dans l’Église constitutionnelle) il fit toutes les guerres de la Révolution et de l’Empire, parvint au grade de Chef de Bataillon, et mérita la Légion d’Honneur. Fidèle à l’Empereur, il devint gouverneur de Vannes pendant les 100 jours... Louis-Philippe le nomma maire du Fahouët après les Trois Glorieuses de 1830. C’est alors qu’il acquit un minuscule lopin de terre à côté de la chapelle Sainte-Barbe pour y construire son tombeau où il sera enterré en 1845 à 76 ans. Ses funérailles qu’il avait arrangées devant notaire ne prévoyaient ni prêtres, ni cimetière béni, ni même Dieu... tout juste un Être inconnu... qui mérite cependant une majuscule... Comme on dit à la télé : « on a fait une avancée » depuis Rousseau... Voici les dispositions prises par Claude René devant son notaire :

« Au nom de l’Être inconnu, créateur de toutes choses, auquel je me suis constamment efforcé de rendre hommage par ma conduite et mes actions, je veux et entends que ma dépouille mortelle soit transportée sur la montagne Sainte Barbe et soit déposée, sans cérémonial et sans autre cortège que celui du maire, de la garde nationale et de mes amis, dans le tombeau que j’y ai fait préparer.
« Je déclare nommer pour exécuter mes dernières volontés à ce sujet, Monsieur Augustin Bargain, notaire au Faouët, auquel je remets la somme de 120 francs dont il fera l’emploi qui suit, savoir :
– quarante-trois francs seront remis à titre de gratification aux six gardes nationaux qui après ma mort, se chargeront de transporter ou plutôt de porter mon cercueil depuis mon domicile jusqu’à mon tombeau sur la dite montagne de Sainte Barbe.
– soixante francs seront donnés pour un achat de poudre à tirer et pour rafraîchissements aux gardes nationaux qui, l’arme sous le bras gauche, escorteront mon convoi jusqu’à ma dernière demeure.
– Et douze francs seront payés au tambour pour l’achat de soixante centimètres de drap noir pour couvrir sa caisse.
« Les autres dépenses que nécessiteront mes funérailles seront prises sur ma succession.
« Fait, écrit, daté et signé par moi, au Faouët le vingt août mille huit cent quarante et un ».

Vingt-six ans plus tard, j’emménageai à Travaillan petit village du Vaucluse. Par courtoisie, je rendis visite à Gérard Sanjullian, le maire de l’époque, qui me parla d’un mystérieux tombeau situé dans les bois derrière le terrain de foot et qu’il avait fait restaurer... tout un roman ! J’ai retrouvé l’article de La Provence, daté du 22 mars 2015, avec l’interview de Monsieur Sanjullian sur cette affaire rocambolesque :
Tombeau Travaillan
« Les habitants de Travaillan se souviennent, la plupart d’entre eux venaient jouer, ou se promener du côté de "la tombe" mais ils étaient peu à connaître l’origine de ce monument funéraire et pour qui il fut édifié, tout simplement parce qu’aucune épitaphe ne figurait sur le tombeau :
Tombeau Travaillan
Quelques anciens plus avertis avançaient le nom d’un certain Baron reposant en cet endroit avec plusieurs compagnons autour d’une table de jeu. Voulant savoir et mettre fin aux différentes rumeurs, à l’été 2013, les services de la commune ont procédé au débroussaillage des abords de la dite tombe envahie par les herbes folles. Une dalle en pierre fut ainsi soulevée involontairement découvrant l’amorce d’un escalier pénétrant dans le tombeau avec au bas de celui-ci, une chambre funéraire comportant deux sarcophages en pierre. Le mystère commençait à être éclairci car sur l’un d’eux était posée une bouteille renfermant deux documents rédigés par Monsieur Deloye, maître maçon de Sérignan qui avait réalisé cette sépulture. Ces documents mentionnaient les noms des personnalités inhumées : Olivier Joseph Fiacre de Gérente et son fils Casimir. Deux bouteilles de vin datant de cette époque (1840) étaient posées sur le même cercueil. Ces bouteilles et les écrits originaux sont conservés en mairie de Travaillan.
 »

D’une famille de la petite bourgeoisie de robe de la Drome - Olivier épouse la nièce d’une aristocrate - de la famille Gérente ou Jérente. La tante décédée sans enfant, le titre est relevé par la sœur. La famille Olivier devient alors Olivier de Gérente, le tout confirmé par un bref de noblesse du 23 novembre 1781… Il était temps, la Révolution arrive. Joseph Fiacre Olivier de Gérente, gendarme de la Garde du Roi, est élu Député à la Législative en 1791, puis à la Convention. Il refuse de participer à la Cour qui juge Louis XVI, ne vote pas la mort du Roi mais son enfermement à vie. Proche des Girondins, il est décrété d’arrestation à deux reprises, en réchappe, envoyé plusieurs fois en Mission, il est élu sous le Directoire au Conseil des Anciens. Devient Baron d’Empire en 1913, élu député du Vaucluse à la Chambre des 100 Jours… Cette fidélité à l’Empereur l’oblige à quitter la politique après Waterloo. Pendant toutes ces années, il s’est constitué un belle fortune par l’achat de Biens Nationaux, notamment avec son grand domaine de Saint-Jean à Travaillan, sur lequel il se fera enterrer. Maire de Travaillan en 1835, il donne à la nouvelle commune (séparée grâce à lui de Camaret) les terrains et l’argent pour construire la Mairie, l’École, l’Église et le presbytère.

Chez le Chef de bataillon du Fahouet comme chez le Baron de Travaillan, c’est le même engagement politique et la même trajectoire à travers la Révolution. Et c’est aussi le même désir d’être enterré chez soi, hors de l’Église... Si la tombe du baron de Gérente est sommée d’une croix, est-on certain qu’elle y figurait du vivant de Joseph-Fiacre ? Les deux bouteilles de vin, sur un terroir aussi viticole que le Plan de Dieu, laisse entrevoir deux bons vivants qui s’embarquent pour l’au-delà en prévoyant de quoi y trinquer. En somme, deux Dive-bouteilles Rabelaisiennes...

J’étais en train de relire ce que je venais d’écrire, quand Le Figaro arriva sur mon bureau... page 25, j’y trouve ce court article sur le testament de Sade demandant à être enterré dans un bois qu’il possédait à Épernon : « La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite le terrain de ladite fosse se trouvant regarni, et le taillis se retrouvant fourré comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes. »

Si notre Chef de bataillon et notre Baron souhaitaient laisser, avec un monument, la trace de leur passage sur notre terre, le marquis, lui, préfère tirer définitivement le rideau derrière lui pour revenir au Néant d’où la vie l’avait tiré...

Si le XIXe siècle voit s’amplifier cette opposition entre l’enterrement en Église et hors Église... on conserve en général la coutume de choisir le cimetière. Il faudra attendre la fin du XXe et le début du XXIe siècle, pour que la crémation nous détache définitivement de cette terre, considérée à la fois trop peu hygiénique, pas assez écolo et bien trop biblique. Il reste à nous pousser à prendre notre décision personnelle un peu plus rapidement... Ayons confiance, nos députés s’y emploient.

François-Marie legœuil
le 1er février 2026