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L’Amiral, le Mont Moïse, les Arméniens, la Bekaa et... le Flâneur !

Ce titre peut paraître un tantinet pléthorique et pompeux, mais lisant ce matin un article du Figaro (29 septembre 2025), un tsunami de souvenirs a submergé mon lobe frontal perturbant la bonne hiérarchisation de mes pensées... C’était une réaction normale : je subissais une sorte de télescopage historique… Imaginez : j’avais rencontré sur les lieux mêmes d’une épopée, cent-dix ans plus tard (vers 2010), les arrières-petits enfants des acteurs de cette page glorieuse de 1915 que je vais vous raconter…j’ouvre aussitôt mon Mac et commence à écrire avant que l’excitation ne retombe... Vous trouverez en téléchargement à la fin de cette page, l’article du Figaro qui déclencha cette émotion.

L’Amiral, le Mont Moïse et les Arméniens :

En 1915, la Turquie de Kemal Atatürk, alliée de l’Allemagne, commence à exterminer les Arméniens. Dans la montagne de Musa Dagh (le Mont Moïse), dans la région d’Alep et d’Antioche en Anatolie , ils assiègent avec 10.000 fantassins, bachi-bouzouks et supplétifs, six villages de 4.500 habitants. Au bout de trois semaines de siège, affamés et à court de munitions, les Arméniens aperçoivent un navire, hissent un grand drapeau de détresse à croix rouge :

Le Guichen

Le bateau se rapproche, répond et envoie une baleinière armée à terre : c’est le croiseur de 1ere classe français - le Guichen. On voit ici ce navire au large des côtes de l’Anatolie en 1918 :

Le Guichen

Les assiégés demandent asile au capitaine de frégate Brisson qui contacte alors son patron, le vice-amiral Louis Dartige du Fournet, commandant la 3e escadre de la Méditerranée, que l’on voit ici sur le pont avec son État-major (1er rang, 2e à gauche) :

jeanne d'arc

L’amiral Dartige rallie la zone avec son navire amiral, le croiseur cuirassé Jeanne d’Arc, que l’on voit ci-dessous à Toulon en 1920 :

jeanne d'arc

Les ordres étant seulement de patrouiller le long des côtes turques, Dartige demande à Paris l’autorisation d’évacuer ces malheureux. Le télégramme de réponse ne lui parviendra que trois mois après, pour lui poser seulement cette question : « Où se trouve mont Moïse ? »

Le sauvetage des 4.500 Arméniens :

Sans réponse, la situation empirant, l’amiral prend sur lui la responsabilité de les embarquer. Cinq croiseurs sont arrivés sur site : le Desaix, le Guichen, l’Amiral Charner, la Foudre et le D’Estrées. Le 10 septembre 1915, au 41e jour de la résistance, deux navires de guerre français commencèrent à bombarder les positions ottomanes autour du Musa Dagh lors d’une opération de couverture. Le 12 septembre, les cinq croiseurs français s’approchent de la côte, jettent l’ancre et larguent des chaloupes. Un officier de marine fixe la scène sur une photo :

jeanne d'arc

Les chaloupes n’étant pas assez nombreuses, les Arméniens construisent des radeaux qui seront remorqués par les barques. Les Turcs montent sur la falaise un canon et bombardent les embarquements ; les navires ripostent, les Turcs se replient. C’est Charles Diran Tekeyan, un officier français d’origine arménienne sur le Desaix qui coordonne l’opération de sauvetage. Embarquer tous ces villageois dans des chaloupes n’est pas une mince affaire. Les 4.500 habitants finissent par tous gagner le bord : le siège dure depuis 53 jours ! l’amiral Dartige écrira plus tard : « Il y avait là de pauvres bébés enveloppés de serviettes-éponges, qu’on se passait de main en main à travers le ressac, petits Moïse sauvés des eaux et qui ne sauront jamais que par ouï-dire à quels dangers ils ont échappé. » Certains enfants nés à bord furent appelés Guichen en l’honneur du croiseur dont l’équipage avait aperçu les signaux du Musa Dagh. Une photo d’époque à bord du Guichen :

rescapés

Cette action d’éclat de grande envergure sera largement médiatisée. Voici la ’Une’ du Petit Journal du 19 novembre 1916 :

jeanne d'arc

Le 24 septembre 2025, le banquet d’Erevan commémora cette page glorieuse pour la Marine française :

« L’amiral n’a pas agi contre les ordres, contrairement à une légende répandue, il a agi sans ordres, n’écoutant que sa conscience et son honneur d’officier français » a rappelé l’ambassadeur de France en Arménie, Olivier Decottignies, ce 24 septembre 2025. Car c’est en septembre dernier, pour le 110e anniversaire de ce sauvetage que l’Arménie a organisé autour de la plaque apposée en l’honneur de l’amiral Dartige sur le mur commémoratif du génocide arménien à la sortie d’Erevan une cérémonie d’hommage suivie d’un gigantesque banquet auquel assistaient l’Ambassadeur de France, une délégation de la Marine nationale et une délégation d’écrivains de la Marine emmenée par les écrivains Patrice Franceschi et Sylvain Tesson ;

« Voilà un amiral français, héros de la Première Guerre mondiale, de surcroît une figure positive ayant sauvé des milliers de vies, qui est tombé dans l’oubli en France alors qu’il est un héros national en Arménie, explique Franceschi, c’est une injustice profonde et nous avons voulu la réparer. »

Voici la photo de cette plaque commémorative :

plaque

Et voici une photo de l’Amiral Louis Dartige du Fournet en uniforme d’apparat :

Amiral

Une délégation arménienne était allée auparavant fleurir sa tombe dans le village de Saint-Chamassy, en Dordogne, et en a ramené une poignée de terre qui a été scellée dans le mur d’Erevan :

tombe

En 1915, l’histoire de ces 4.500 arméniens rescapés, ne faisait que commencer :

700 des soldats arméniens rescapés rejoindront la Légion d’Orient qui venait d’être créée en 1916 pour combattre l’Empire ottoman, et qui fut, peu après, rebaptisée Légion arménienne, du fait de sa composition. Voici deux photos d’époque de cette Légion d’Orient ou Légion arménienne :

Legion arménienne

Legion arménienne

Le reste des habitants gagnera le Sandjak d’Alexandrette que la France occupera jusqu’en 1939 dans le cadre du Mandat français de Syrie et du Liban (1923-1946) :

Amiral

À Anjar, dans la plaine de la Bekaa, le Flâneur rencontre les descendants de ces Arméniens rescapés :

En 1939, le Sandjak d’Alexandrette sera rendu aux Turcs et ces Arméniens émigreront alors au Liban, à Anjar, dans le sud de la Plaine de la Bekaa.

La plaine de la Bekaa... ce sont précisément ces cinq mots qui avaient déclenché un tel afflux de souvenirs que mon lobe frontal s’en était trouvé embouteillé...

En effet, vers 2010 ou 2012, je me trouvais au Liban dans le Chouf, en pèlerinage diocésain au monastère de Saint Maroun à Annaya où est inhumé saint Charbel Makhlouf canonisé par Paul VI en 1977. Nous en avions profité pour aller visiter Baalbek dans la Plaine de la Bekaa... un plateau frontalier avec la Syrie, contrée d’intenses trafics d’armes pour le Hezbollah et de ce fait, haut lieu de dévastation guerrière au cours du dernier demi-siècle. La campagne était magnifiquement verdoyante. Je dis au chauffeur : « c’est du blé ? — Oui ! » Le guide se penche vers moi et me dit à l’oreille : « Le chauffeur n’ose pas vous le dire, mais c’est du cannabis. Ça sert à financer les achats d’armes du Hezbollah...  » La récolte s’annonce prometteuse, les bobos parisiens auront de quoi fumer cet hiver en discutant de la paix à Gaza !

Puis le cannabis cède la place au blé, de pimpantes maisons remplacent les bidonvilles, les décharges sauvages disparaissent : nous entrons chez les Arméniens. Car nous allons déjeuner à Anjar avec la paroisse chrétienne arménienne locale :

Amiral

Le récit du Maire d’Anjar :

Pendant le repas, j’étais assis à côté du maire d’Anjar qui parlait comme tous les paroissiens présents, un français parfait. Je lui disais que la région était parfaite pour le maraîchage. Sa réponse fut longue et passionnante... « Au début du XXe siècle, cette région était marécageuse et pleine de fièvres des marais, c’est pourquoi, vous les Français, vous nous l’avez donnée, car il ne fallait pas céder les belles terres à n’importe qui.

En 1915, nos grands-parents furent sauvés par la marine française du génocide organisé par les jeunes-turcs de Kemal Atatürk. Les Français nous ont emmenés dans le Sandjak d’Alexandrette qui faisait partie du Mandat du Grand Liban accordé à la France par le Traité de Sèvres. Mes arrière-grands-parents étaient des commerçants et la vie de la famille fut très paisible sous le Mandat français. En 1939, les bruits de guerre se faisant très pressants, nous commencions à avoir peur : on disait que la France allait rétrocéder Alexandrette à la Turquie. Mon aïeul était l’ami du colonel des Troupes de marine qui composaient la garnison.

Un soir, le colonel dînait à la maison, mon arrière-grand-père lui fit part des craintes de nos compatriotes. Le colonel lui répondit : jamais les Français n’abandonneront les Arméniens. Le lendemain matin, la ville était étrangement calme. Pas un bruit. Puis la rumeur se répandit que les Français étaient partis pendant la nuit. On disait que c’était impossible : on aurait entendu le martèlement des sabots des chevaux sur les pavés ! Mais, pour étouffer tout bruit, le colonel avait donné l’ordre d’entourer les sabots avec des mouchoirs . Alors, ne voulant pas rester avec les Turcs dont nous connaissions les idées et les projets, tous les Arméniens d’Alexandrette ont pris la route à pied ou en carriole derrière des guides militaires... Après des semaines d’exode, ces soldats français nous ont conduits jusqu’à ces terres insalubres... Quatre-vingts ans de travail en ont fait la région splendide que vous voyez aujourd’hui... »

Voici Alexandrette vers 1915 au moment de l’arrivée des Arméniens :

Amiral

Et voici les premiers réfugiés à Anjar en 1939 :

Amiral

L’épopée coloniale française est pleine de ces récits d’héroïques sauvetages et d’abandons lamentables... Ma génération a plutôt connu les abandons : boat people vietnamiens, rapatriés d’Algérie, harkis...

Raymond Aron dans les années 70, au moment des boat people vietnamiens, disait en parlant du Président Giscard d’Estaing et des Français :

« Ils ont oublié que l’histoire est tragique... Le drame de Giscard, c’est qu’il ne sait pas que l’histoire est tragique. Il donne l’impression qu’à ses yeux tous les problèmes peuvent être résolus par raisonnement, discussion.. le progrès de la science ne garantit ni le progrès des hommes, ni celui des sociétés... »

Cette réflexion ne vous rappellerait-elle pas des évènements actuels et des hommes politiques d’aujourd’hui ?

François-Marie Legœuil,
le 6 octobre 2025

Note 1 : Cliquez ici pour lire l’Article du Figaro du lundi 19 septembre 2025

Note 2 : Cliquer ici pour lire Le Sauvetage des Arméniens par la Marine nationale française

Note 3 : Cliquez ici pour tout savoir sur le Le Sandjak d’Alexandrette