Un évêque ? Bof.... Un député ? Bof... Mais quelle époque !
Dans les années précédant la Révolution, les familles bourgeoises montaient à l’assaut de la noblesse. C’était à qui s’ajouterait une particule, achèterait une terre "noble" pour s’arroger un titre de courtoisie, épouserait une fille à talons rouges, désargentée mais titrée ou se paierait un généalogiste pour se construire un arbre avec des ramures pliant sous des ancêtres dignes de ce nom.
Dans l’enclave papale de Bonnieux (il n’y avait pas que Valréas comme enclave papale dans le Royaume), les Royere pratiquaient avec enthousiasme tous ces artifices. Comme disaient les mauvaises langues, leur aïeul avait commencé par « gratter, dans les registres paroissiaux, la queue du Y de leur nom "Royère" pour en faire un "v" » devenant ainsi Rovere, ce qui leur permettait d’affirmer une proximité avec la famille italienne du Pape Jules II della Rovere qui avait été Archevêque et Légat à Avignon. Ce même aïeul avait ensuite payé un généalogiste - pratique courante à l’époque - pour légitimer cette prestigieuse ascendance.
Devenus de la Rovere, Joseph Stanislas l’aîné des petits-fils se donna sans autre forme de procès le titre de Marquis de Rovère-Fontvielle seigneur de la Ramade et de Villars-lès-Gap, entra quelque temps dans les Mousquetaires gris et de retour au pays, nanti de son nouveau titre fréquenta les salons parlementaires d’Aix-en-Provence, pas trop regardants, paraît-il, sur les quartiers. Pour dorer son titre de Marquis pas assez patiné, Joseph épousa Mlle de Claret, une fille noble bien dotée, qui lui permit d’acheter la charge de Capitaine-commandant des Gardes suisses du Légat du Pape, et qu’il ruina rapidement comme c’était l’usage des fils de famille bien nés. Joseph ne manquait d’allure comme le montre son portrait d’époque :

Syméon Stylite de Rovère, le cadet, conformément aux codes de l’époque, entre dans les ordres. À l’Université d’Avignon réputée pour délivrer ses diplômes sans trop y regarder elle aussi, il "prend ses grades" en droit canonique et en droit civil, car on les disait indispensables à tout futur évêque. Pour la même raison, son père le fait nommer Vicaire général à l’évêché de Nîmes alors suffragant de celui d’Avignon, escaladant avec ardeur la première marche vers la mitre et la crosse. Et il attendit son heure avec impatience.
C’est alors que ces temps si doux - comme les qualifiera Talleyrand - se gâtèrent : ce n’était pas la guerre en Ukraine, non, tout simplement la Révolution ! Époque bénie pour les ambitieux et les affairistes : les frères Rovere, motivés, bien entraînés, bien préparés, étaient prêts à entrer en scène pour dévorer à pleines dents ce monde nouveau.
En 1790, l’Histoire accélère : la municipalité dont vient de se doter Avignon expulse le Légat du Pape, et Joseph Stanislas, l’aîné, rejoint la bande de "patriotes" de Jourdan Coupe-Têtes qui sème la terreur dans la région. Avec son cadet le Vicaire général, ils se font élire à l’assemblée électorale des États-Unis d’Avignon et du Comtat Venaissin qui réclame le rattachement à la France.
Paris, pas enthousiaste du tout, refuse à deux reprises, mais accepte en septembre 1791 convaincu par les discours de Duprat et de Rovere, délégués des patriotes de « l’assemblée électorale des États-Unis d’Avignon et du Comtat Venaissin » notamment par celui particulièrement enflammé du marquis Joseph de Rovère-Fontvielle qui évoque « les horreurs vécues par le « peuple vauclusien ... ces spartiates qui ont juré de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour défendre leur droit ... nous vaincrons ou nous mourons ! » On retrouve les frères Rovere à la réunion des communes dans l’église de Bédarrides qui proclame le rattachement.
Dès lors, l’ascension de Joseph est irrésistible : Chef des Volontaires de l’armée patriotique du Vaucluse (1790), député à l’Assemblée Législative (1792) puis à la Convention où il réussit à créer un département du Vaucluse distinct de la Drôme et des Bouches du Rhône ; il fait amnistier Jordan Coupe-Têtes et ses séides coupables du massacre de la Glacière et il participera à la Terreur.
1793 voit le cadet Syméon Stylite de Rovere entrer en scène à son tour : les évêchés d’Apt, Vaison, Carpentras, Orange et Cavaillon ont été supprimés et l’archevêque d’Avignon s’était exilé à Rome où il venait de mourir. Syméon est élu (29 août 1793) archevêque suivant la procédure de l’Église Constitutionnelle nouvelle. Pour sa consécration comme évêque d’Avignon, le 15 Vendémiaire An II (6 octobre 1793), son frère - alors député à la Convention et Représentant en Mission Extraordinaire à Marseille - vient le soutenir avec son collègue Poultier lui aussi Représentant en Mission.
La cérémonie a lieu dans l’ex-Couvent des Grands Carmes, car la cathédrale et les autres églises sont en ruine ou trop petites. On commence par bénir les drapeaux du 14e régiment des Chasseurs à cheval qui revient de Vendée où il s’est illustré dans l’extermination des Chouans puis contre les Espagnols qui avaient envahi le Roussillon. Cela nous vaut trois discours enflammés dont je vous cite les principales envolées :
Le nouvel archevêque, Syméon Stylite de Rovere ouvre la cérémonie :
« Défenseurs de la patrie,
Si jamais on a dû invoquer l’Être suprême en faveur des hommes généreux qui ont exposé leur vie pour défendre la patrie, c’est sans doute dans cette circonstance où la cause du ciel est celle de la patrie. Vos bras sont armés pour repousser une coalition impie qui a pour but de dégrader le plus bel ouvrage de la Divinité en le réduisant à l’état d’esclave, mille fois plus redoutable que la mort… Nous vous rappelons, toujours qu’aux yeux de la Religion, comme à ceux de la Loi, les hommes naissent, vivent et meurent égaux … nous attirerons tout le monde à nous, les tyrans seront abandonnés, les hommes de tous les pays, de toutes les couleurs, de tous les cultes, ne seront bientôt plus qu’une seule famille, dont Dieu sera le père, la charité, la morale, la liberté et l’égalité, la devise ! »
Le Représentant en mission Poultier passant en revue les cavaliers prend la parole avec l’emphase si caractéristique de l’époque :
« … Je le jure, au nom de mes camarades, au nom du Peuple qui est toujours juste et bon, au nom de tous ceux qui adorent la liberté, j’irai chercher au fond des tombeaux la seule consolation qui reste au patriote, sincère et vrai ; j’irai m’arracher par la mort au joug des tyrans de toute espèce. Je ne mourrai pas seul, je le vois ; tous ceux qui remplissent cette enceinte seront jaloux de partager un sort si doux. Mourir pour la liberté, ce n’est pas mourir, c’est commencer à vivre ! »
Le frère aîné, Joseph Rovere Représentant de la Convention qui - les temps ayant changé - a désormais abandonné titre et particule, conclut ainsi :
« Je m’applaudis de pouvoir, dans cette occasion, solennelle, rendre hommage au courage et à la discipline que mes compagnons d’armes ont constamment manifestés en combattant contre les rebelles de la Vendée… L’Espagnol fanatique et cruel foulait le sol de la liberté, sa rage sanguinaire, immolait les femmes, les enfants des Français, des Français libres. Nos camarades ont marché à la victoire, ils ont repoussé et détruit ces hordes de cannibales… Ces exploits du 14e régiment de chasseurs à cheval, les journées des 15 et 17 septembre seront à jamais mémorables… »
Et tout ce beau monde entre dans la nef des Carmes pour la consécration. Exactement six mois après, le 26 Pluviose An II (14 février 1794) le nouvel évêque envoie sa lettre de démission. Que s’était-il passé ? Personnellement, je pense que la Fête de la Raison, organisée le 10 novembre 1793 à Notre-Dame de Paris rebaptisée Temple de la Raison par les Hébertistes athées militants, a dû le frapper :
Son frère Joseph, dont la vie politique continue sans anicroches, le fait nommer consul à Livourne, sans grand succès et il finit par regagner sa maison natale de Bonnieux. Alors Joseph entreprend par courrier depuis Paris de lui faire acheter quantité de Biens Nationaux à vil prix, ou de domaines mis en vente pour des raisons diverses comme le château domaine des Sade à Saumane. Il met l’ex-évêque en cheville avec un notaire rabatteurs d’affaires, il trafique les assignats du Vaucluse, tant et si bien que le député Joseph finira par se trouver mis en accusation pour malversations publiques. Robespierre tombe, Joseph, ancien Jacobins survit au 9 Thermidor ; Le vent tourne, il se rapproche des royalistes, est à nouveau élu du Vaucluse au Conseil des Anciens sous le Directoire, et passe pour représenter les milieux royalistes renaissants. Toujours séducteur, submergé de dettes, sa femme ruinée qu’il a abandonnée dans le Midi ayant divorcé, il cède à la beauté et aux 500.000 Livres d’Angélique d’Agoult, fraîchement divorcée du Marquis de Varces. Elle l’adore littéralement et il l’épouse fin 1795.
Le 18 Fructidor An V (4 septembre 1797) les élections ayant ramené les Royalistes, le Directoire fait un coup d’État et arrête ces élus dont Joseph Rovere. Il est condamné à la « guillotine sèche » c’est-à-dire à la déportation en Guyane. En Vaucluse, la nouvelle réjouit :
Rovère est loin d’ici,
Dansons la Carmagnole
Vive le son, vive le son,
Du canon.
On l’amène en charrette grillagée à Rochefort où on l’embarque pour Sinnamary en Guyane...

Un compagnon d’infortune informe sa femme Angélique que Rovere est à toute extrémité :
Hâte-toi, de Rovère épouse courageuse,
Viens ! Sa case est ornée, Il compte les moments
Qu’ai-je dit ? Il finit sa carrière orageuse
Au moment qu’il destine
À tes embrassements.
Sa femme Angélique se précipite à Rochefort, apprend qu’il est déjà parti. D’émotion, elle accouche sur place de leur fils, le confie à une nourrice et embarque sur une corvette marchande. Arraisonnée par un corsaire anglais au large de l’Espagne, déportée en Angleterre, libérée, elle embarque à nouveau sur un navire anglais pour La Barbade, où elle prend place sur un lougre corsaire en partance pour Cayenne. Mais c’est pour y apprendre que Joseph vient juste d’y mourir des fièvres. Revenue à Bonnieux, elle engloutit sa fortune pour éponger les dettes de Joseph et terminera à l’hospice sous la Restauration... leur fils deviendra l’illustre illusionniste Rovere.
Quant à l’ex-évêque Siméon Stylite, ayant lui aussi perdu sa grande fortune dans les dettes familiales, on le croisera mendiant son pain aux porches des églises, battant sa coulpe publiquement à la sortie des messes ou à plat ventre les bras en croix récitant des prières pendant des heures aux pieds des calvaires des carrefours... le remord peut-être ?
La roue de la fortune aura fait un tour complet pour les frères Rovere :
L’aîné, Joseph Stanislas, parti royaliste en 1789, sans avoir réussi à se faire élire représentant de la noblesse aux États Généraux, devint "patriote", puis Jacobin montagnard, et redevint le royaliste de sa jeunesse avant de mourir déporté... le cadet, Siméon Stylite, suivit le même parcours : prêtre, Vicaire général, jureur à la Constitution Civile du Clergé, évêque constitutionnel, démissionnaire, plus ou moins défroqué, affairiste comblé puis ruiné, les remords le rattrapèrent jusqu’à la folie :
Du Capitole à la Roche Tarpéienne...
François-Marie Legoeuil
le 5 avril 2025
