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Qu’est-ce que les Saints peuvent bien bouquiner à l’église ?

Pensez donc : une vie de Flâneur de plus de huit décennies sans jamais chercher vraiment à savoir ce que peuvent bien lire ces saints ! Car il vous suffit d’entrer dans une église pour en voir des foules de saints, statufiés ou portraiturés qui tiennent des livres ou même sont carrément en train de les bouquiner. Quant à savoir ce qu’ils lisent, c’est une autre paire de manches. Aussi votre Flâneur préféré a retroussé les siennes et a franchi hardiment la porte de la quasi-totalité des églises du Vaucluse, sans parler de celles de France et de Navarre. Et même d’ailleurs. Ce fut une longue, longue enquête. De quelle longueur, ne cherchez pas à le savoir : on ne demande jamais l’âge d’un beau gosse."

D’abord, il y a les saints discrets, ceux qui fourrent leurs bouquins dans la poche. Par exemple, à la cathédrale (émérite) de Cavaillon, le magnifique saint Jacques le Majeur, fraîchement et splendidement redoré [1]

St Jacques le Majeur

Saint Jacques le Majeur, apôtre et fils de Zébédée, frère de saint Jean, qu’on mit tout mort qu’il était dans une barque en pierre après sa décapitation par Hérode, et qui finit par échouer sur la plage de Compostelle. Pour moi, sa statue nous le présente en train de nous haranguer, brandissant de la main gauche son bâton de pèlerin avec la gourde attachée au sommet, sa main droite enfouie dans la large manche de sa pèlerine (qui est ici une toge...) semble avoir du mal à tenir un gros livre ouvert… sans doute un texte qu’il nous propose :

St Jacques le Majeur

Comme je suis « passé par les écoles » comme on disait jadis à la campagne, j’ai immédiatement pensé : « Mais c’est bien sûr ! c’est l’épître de Jacques qu’il vient de rédiger et qu’il va nous lire. » Rentré chez moi je relis ladite épître - vous savez, celle que les protestants ne retiennent pas comme canonique à cause de la rétribution des œuvres - pour apprendre que ce ne serait pas lui qui l’aurait rédigée bien qu’on le qualifie de Majeur. Ce ne serait pas non plus l’œuvre de son collègue l’apôtre Jacques, vous savez le fils d’Alphée, celui qu’on qualifie - le malheureux- de Mineur ou encore le Petit ou le Juste… Non, ce serait le troisième Jacques (contrairement aux Trois Mousquetaires, ils ne sont que trois…) le patron de l’Église de Jérusalem, celui qu’on appelle le « frère du Seigneur », qui en serait l’auteur… Mais alors, que lit notre Majeur ? Après moult réflexions, je pense qu’il s’agit du fameux codex, celui dont on vous rebat les oreilles dès votre arrivée à Compostelle : le « Codex Calixtinus » qui chante la gloire du Majeur pour inciter les chevaliers de l’époque à la Reconquista de la Péninsule. Ce bouquin (car il s’agit d’un codex dont on peut tourner les pages et non d’un parchemin qu’on déroule) a été écrit par le Pape Calixte au XIIe siècle, alors que le Majeur l’a dans sa poche, bien qu’il soit mort depuis douze siècles... alors disons simplement qu’on demande à sa statue de nous en faire la pub. Mais, déception ! l’usure des siècles a fait son boulot : il n’y a plus rien d’écrit ! alors mon hypothèse est-elle la bonne ?

Mais un vrai Flâneur ne doit jamais désespérer ! L’autre jour, avec la Commission d’Art Sacré, dans une petite église de village du Vaucluse, j’ai eu la chance de rencontrer dans une soupente pourrie saint Antoine Abbé qui y bouquinait tranquille depuis des siècles :
assiette
Comme il était à ma hauteur, passant derrière lui, j’ai eu la chance de pouvoir lire par-dessus son épaule : « Vendite quae possidetis facite eleemosinam fecit 27 may 1782 » on reconnaît une citation de l’Évangile de Luc (12-33), qui en bon Français veut dire : « Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumônes » :
saint Antoine
Curieusement, alors que le texte évangélique écrit "date elemosynam", le livre d’Antoine note : "facite eleemosinam" : en latin, les deux sont correct me semble-t-il, mais on est puriste ou on ne l’est pas ! Ce texte convient à notre saint Antoine, car la seule ressource des moines Antonins dont il était le patron, c’était la quête dans les villes et aussi le droit de laisser leurs cochons errer dans les rues où ils faisaient office d’éboueurs en y mangeant gratuitement les détritus... de là le cochon noir que l’on aperçoit derrière lui à ses pieds...

Modeste, le peintre oublie de nous dire son nom, mais nous précise la date de son œuvre : "fecit 27 may 1782". Je suis allé lire le Journal de Paris du 27 mai 1782 que vous pourrez lire vous aussi en allant sur la note [2] : c’était un lundi de printemps, un ciel couvert, pas de vent, une température plutôt fraîche : 10° à 7 heures et 14° à cinq heures de l’après-midi. La Seine était haute de 11 pieds 9 pouces, les réverbères y seront allumés le soir de 8h45 à 10h30... et vous pourrez en plus y découvrir le programme du jour des théâtres et des opéras parisiens...

Abandonnant Antoine dans sa soupente et revenu dans la nef, ce tableau attira mon attention, car il présentait deux livres, un ouvert et un fermé :
St Dominique et Ste Catherine
La Vierge Marie, sur les nuées au-dessus du Purgatoire, remet le rosaire à saint Dominique, tandis que sur ses genoux, l’Enfant Jésus en remet un à sainte Catherine de Sienne. Dominique est reconnaissable au chien qui tient le flambeau de la Vérité dans sa gueule, grâce à un de ces jeux de mots dont nos ancêtres étaient si friands : dominicain... domini canis... canis le chien... domini le Seigneur... Dominique est un dominicain, un chien fidèle serviteur de Dieu qui prêche les Cathares pour la Vérité... Catherine est reconnaissable grâce à son habit de dominicaine et parce qu’elle est toujours associée à Dominique pour le Rosaire... Revenons un instant sur le Purgatoire : on y voit un ange venant donner la main à un pécheur pour le conduire au Paradis, car la récitation du rosaire par ses proches restés vivants a raccourci sa peine...
Je laisse de côté le livre fermé qui supporte le crâne des méditations sur les Fins dernières et dont nous n’en connaîtrons jamais le contenu, et je m’intéresse au livre ouvert. Le téléobjectif, ce fidèle serviteur de tout vrai Flâneur va nous permettre de satisfaire notre curiosité :
sub tuum
Avec beaucoup de patience, on peut déchiffrer sur la première page, première ligne : « Sub tuum » sur la 3e et 4e ligne : « Sancta Genitrix » sur la 5e ligne « nostra depre... » sur la dernière ligne « sed a pericul » Sur la seconde page, tout est lisible : «  is (ce ne peut qu’être la terminaison du mot précédent periculis) libera nos semper Virgo gloriosa et benedicta Amen »
En mettant ces morceaux de phrase sur internet, on obtient la prière des Dominicains, ces grands propagateurs du Rosaire :

« Sub tuum praesidium confugimus, sancta Dei Genitrix :
nostras deprecationes ne despicias in necessitatibus,
sed a periculis cunctis libera nos semper,
Virgo gloriosa et benedicta. »

Ce qui en bon français veut dire :

« Sous l’abri de ta miséricorde,
nous nous réfugions, Sainte Mère de Dieu.
Ne méprise pas nos prières
quand nous sommes dans l’épreuve,
mais de tous les dangers délivre-nous toujours,
Vierge glorieuse et bénie. [3] »

Nos deux dominicains étaient en train de prier la Sainte Vierge avec la prière célèbre dans leur Ordre, quand ils ont chacun eu la vision de recevoir le rosaire avec le devoir d’en répandre la dévotion...
La lecture du livre éclaire en fait toute la symbolique du tableau... du moins pour nous qui au XXIe siècle avons perdu tous les détails de ces histoires, car les contemporains eux, les comprenaient sans avoir besoin de lire. En fait, le texte n’était pas fait pour être lu puisque le tableau était hors de portée, mais pour le peintre, chaque détail comptait même si on ne le voyait pas... on sculptait le dos des statues...

Les saints ne liraient-ils que des codex ou des rouleaux ? Rassurons-nous : comme nous, ils lisaient aussi des Bandes dessinées !
J’ai toujours pensé que les sculptures médiévales constituaient des sortes de B.D. mettant en scène l’Ancien et le Nouveau Testament. J’en ai vu deux beaux exemples en septembre, à droite et à gauche du chœur de la cathédrale de Cavaillon en restauration, à près de 8 mètres de haut : ces deux chapiteaux m’apparaissent comme deux vignettes de B.D. avec leur phylactère explicatif que dans les B.D. on appelle « bulles ». Comme dans un livre, la première image est sur la page de gauche, je voulais dire la colonne de gauche...
Voici le chapiteau de gauche :
Jérémie
Sur le phylactère on peut lire : « cui comparabo... » et en dessous : « jeremi »... Ces paroles sont tirées des Lamentations (2-13) : « Que dire de toi ? À quoi te comparer, fille de Jérusalem ? À quoi te rendre égale pour te consoler, vierge, fille de Sion ? Car ton malheur est grand comme la mer ! Qui donc te guérira ? » qui sont, mot pour mot, tirés des paroles du prophète Isaïe (37-22) qui vivait deux siècles avant lui. Ici, Jérémie, les mains cachant son visage et ses pleurs se « lamente » sur le sort de Jérusalem qui, il le prévoit, va être détruite par les Babyloniens et les Juifs emmenés en captivité... Derrière lui on aperçoit les murailles du Temple encore debout...

La suite de l’histoire se poursuit logiquement sur la page suivante, c’est-à-dire sur le chapiteau de droite. Bien des années sont passées depuis que - comme l’avait prédit Jérémie- Jérusalem a été détruite par Nabuchodonosor en 587 avant J.C. et que les Juifs avec Daniel ont été emmenés en captivité à Babylone. L’épisode que nous allons voir se passe donc à Babylone :
daniel
Le phylactère (la bulle en B.D.) nous annonce : « Daniel », puis ces mots : « nunc egressi » qui sont le début en latin de l’épisode, c’est-à-dire des versets correspondants du Livre de Daniel. Il s’agit donc du prophète Daniel que l’Archange Gabriel vient visiter en songe (9-22). L’arrière-plan est sombre, il fait nuit et la lune éclaire faiblement un palmier que l’on devine. L’ange lui dit : « Il m’instruisit, et s’entretint avec moi. Il me dit : Daniel, je suis venu maintenant pour ouvrir ton intelligence. » Car la lecture du livre de Daniel nous raconte que Daniel cherchait à savoir quand Jérusalem serait reconstruite, c’est-à-dire quand prendrait fin l’exil à Babylone (Daniel 9-02) : « la première année de son règne, moi, Daniel, je déchiffrais dans les livres le nombre d’années qui, selon la parole adressée par le Seigneur au prophète Jérémie, devaient s’écouler avant que prenne fin la ruine de Jérusalem : soixante-dix ans. » Daniel place dans la mansuétude de Dieu le sort du peuple d’Israël... Mais l’Archange Gabriel lui ouvre l’intelligence en lui proposant une perspective beaucoup plus spirituelle : la venue d’un messie... « Sache et comprends ! Depuis l’instant où fut donné l’ordre de rebâtir Jérusalem jusqu’à l’avènement d’un messie, un chef, il y aura sept semaines... Et après les soixante-deux semaines, un messie sera supprimé. Le peuple d’un chef à venir détruira la ville et le Lieu saint. » (Daniel 9-25,26)
Daniel vivra bien d’autres aventures passionnantes : le festin de Balthazar où il déchiffra le rebus écrit en araméen par une main mystérieuse sur le mur : « mene mene tekel upharsin », la fosse aux lions où on le jeta une première fois pour la journée et une seconde fois pour une semaine et d’où il en ressortit indemne chaque fois... C’est un peu comme au cinéma où l’on vous présente la bande annonce pour vous inciter à lire la suite de ce scénario de B.D. pour blockbuster... dans notre cathédrale, cette bande annonce se résume à deux images...

Toute histoire a une fin...
Et comme dans tout bon cinéma d’Art et d’Essai, je vous propose la bande annonce d’une rétrospective, une histoire que vous avez déjà lue sur ce site en avril 2018 et qui est en quelques sortes liée à celle que vous venez de lire
Car il s’agit là encore d’une sorte de B.D. avec une histoire de bibliothèques, ici, celle de saint Augustin que tout le monde peut voir sur le plafond du pilier gauche du chœur de l’ancienne église romane de Chusclan (Gard) aujourd’hui médiathèque. Très accessible, un escalier de métal magnifique, œuvre d’un Compagnon, vous mènera sous la voûte, juste à la hauteur de quatre bibliothèques, une à chaque angle du transept : celle de saint Augustin - ci-dessous, de saint Ambroise, de saint Jérome et de saint Grégoire :
Saint Augustin
Bien que représenté ici assez juvénile, notre évêque d’Hippone doit être plutôt vieux puisque les étagères sont remplies de codex qu’il a dû mettre des années à écrire : quatre livres ouverts et six fermés. Sans doute dans l’esprit de ce peintre de village, une bibliothèque énorme...
En haut, à droite, on voit un ange qui vient inspirer l’esprit de l’écrivain...
Pour voir cette ancienne B.D. Cliquez sur Note : [4]

Et nous nous retrouvons pour terminer dans le livre d’Énoch, un apocryphe (qui ne fait donc pas partie de la Bible) dont nous devrions suggérer au nouveau ministre de l’Éducation nationale de suivre les conseils pour faciliter l’apprentissage de la lecture en quittant les écrans :
« Le créateur demande à un Archange : « Apporte-moi les livres de ma bibliothèque, ainsi qu’un roseau pour écrire et donne-les à Énoch. Donne-lui également les livres de ton choix, ceux qui réconfortent. …Donne aux hommes des livres écrits à la main, et ils les liront, et Me connaîtront comme créateur de toutes choses ... Laisse les distribuer les livres que tu as écrits aux enfants de tes enfants, génération après génération, nation après nation. »

François-Marie Legœuil, le 8 octobre 2024

[1Exposition 2024 Grand Couvent de Cavaillon

[3La prière mariale « Sub tuum praesidium », « Sous l’abri de ta miséricorde » en français, est la plus ancienne Prière adressée à la Vierge Marie (IIIe siècle). Cette Prière est une invocation collective à la Très Sainte Vierge, mère de Dieu, pour gagner son intercession dans les moments difficiles. Chantée au moment des Complies de plusieurs fêtes de la Sainte Vierge, les Frères Dominicains la chantent à genoux.