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Aigremont 1943 : un train pour Berlin

Par une chaude soirée de juin 1985, Raoul A., alors retraité à Aigremont – un petit village entre Saint-Germain-en-Laye et Orgeval, dans la Région Parisienne - me raconta ses deux longues années passées en Allemagne, quarante-sept ans auparavant, au titre du service obligatoire du travail - le STO de sinistre du mémoire. Ce fut un moment d’une émotion intense, dont l’écrit ne restitue qu’un écho affaibli. Car la voix parfois se brise sous la montée irrésistible du raz de marée de souvenirs terribles, la voix se fait hésitante, s’arrête au milieu d’une phrase… puis reprend. Le ton se fait tour à tour vibrant… puis assourdi… chevrote parfois… puis s’interrompt brutalement, parfois longuement. On ne revient pas impunément sur ces heures, tellement brutales que tous les détails, comme vous le verrez, restent gravés profondément au fond de la mémoire, prêts à surgir violemment des profondeurs… Le témoignage qui suit est donc brut, je n’ai pas voulu y retoucher un seul mot : cela aurait été une trahison.

La rafle du 4 juin 1943

Je suis parti le 4 juin 1943. C’est une époque de ma vie que je n’aime pas raconter ; des années tellement épouvantables qu’aujourd’hui encore je me demande comment nous avons pu avoir un moral aussi fort pour avoir fait tout ce que nous avons fait. Ce ne sont que souvenirs de faim terrible et permanente, de froid polaire des hivers 44 et 45 à Berlin, et surtout des bombardements. Quand on les voit de loin les bombardements, c’est un spectacle. Mais quand on est devant ou dessous, c’est l’enfer. Début 1942, Pierre Laval décréta le Travail Obligatoire pour toutes les recrues de la classe « 42 », de façon à alimenter en esclaves les usines allemandes que les travailleurs français, des volontaires sans scrupules, ne suffisaient pas à faire tourner. Nous, les STO, n’étions en rien des volontaires : à l’issue des conseils de révision, les conscrits, au titre de leur service militaire, étaient dirigés d’office vers les trains en partance pour le Reich. Les rafles dans les usines et dans les rues traquaient les réfractaires. Faisant partie de la classe 1942, j’ai donc été réquisitionné et on m’a donné 24 heures pour prendre le train pour l’Allemagne. À cette époque, il y avait les gendarmes de Saint-Germain-en-Laye qui attendaient les jeunes à tous les coins de rue et qui les suivaient presque jusqu’à la gare. On n’entendait pas beaucoup parler de maquis. Aussi, nous n’avions pas le choix. Tandis que pour mon frère, qui était de deux ans plus jeunes que moi, ça s’est arrangé puisqu’il a pu prendre le maquis et éviter le départ. Je suis parti avec le fils du maire de Fourqueux et un collègue de Chambourcy. Nous avons pris le train à Saint-Germain-en-Laye avec six ou sept jeunes gens des environs et en pas plus de quarante-huit heures, nous étions rendus à Berlin. Nous sommes restés ensemble tous les trois jusqu’en mai 1945, où chacun s’est évadé de son côté. Je ne suis rentré qu’en juin 1945, un mois après l’armistice. À l’instar des travailleurs volontaires, nous les requis du STO, nous étions théoriquement libres, mais dans la pratique plutôt assignés à résidence : logés dans des camps avec interdiction de dépasser trente kilomètres autour de Berlin. Nous étions sous la responsabilité administrative et disciplinaire d’un Lagfhürer, chef de camp nazi et planqué, mauvais interprète, mais bon boxeur le cas échéant. Si le principe de la permission annuelle avait été établi pour les volontaires, aucun STO à ma connaissance n’en a bénéficié. Dans notre cas, les conditions de travail n’étaient pas trop critiques. En revanche, nous avons « bénéficié » des bombardements alliés quotidiens et massifs qui, dès juin 1943, ont commencé à raser systématiquement Berlin.

Le camp de Marienfeld.

Nous avons vécu ces deux années à Berlin au rythme presque quotidien des alertes et des vagues de bombardements. Au début, nous vivions avec une cinquantaine de Français, dans un ancien restaurant désaffecté d’un camp, au bord de la rivière Sprée : une pièce avec de grandes fenêtres vitrées qui n’ont pas résisté longtemps aux explosions. Alors, on fermait avec des cartons et des planches mal jointes qui laissaient passer le froid. Nous y avons habité jusqu’au jour où un bombardement brûla notre baraquement. Nous fûmes alors logés dans un camp à Marienfeld avec sept cents civils russes. Du point de vue de l’hygiène, ce n’était pas terrible : le dimanche, on sortait nos lits pour enlever les punaises ; on essayait de se tenir propre le mieux qu’on pouvait, et ce n’était pas facile. Le temps passant, nos conditions de vie se sont aggravées et nous nous sommes transformés en système D permanent : nous avons par exemple démonté un poêle à charbon dans une salle d’attente du métro de Berlin et chacun est rentré avec un morceau sous son manteau pour le remonter dans notre chambrée. Le charbon, nous le subtilisions au travail : chacun repartait avec une briquette de poussière de charbon agglomérée dans sa poche. Le matin, on prenait le métro jusqu’à Tempelof où nous travaillions. Ce n’était pas une usine, mais plutôt le garage central de réparation d’Opel à Berlin. Après chaque bombardement, nous nous transformions en pompiers et j’aime mieux vous dire qu’on ne se pressait pas trop d’éteindre les incendies. Un jour que j’étais de garde, les bombardements ont déclenché un grand brasier, et le lendemain nous avons sorti sur la route les carcasses fumantes des voitures, sur plusieurs centaines de mètres. J’ai travaillé là-bas deux ans. À cette époque, on ne voyait pas les choses comme aujourd’hui. On était jeune et on s’en fichait. Avant-guerre, je travaillais chez un paysagiste à Villennes-sur-Seine. Et c’est là qu’on m’a mis la main dessus pour être ouvrier, alors que je n’avais jamais été en usine. Je me retranchais toujours derrière ça : « moi, je ne suis pas magasinier, je suis jardinier. Vous n’avez qu’à me mettre aux champs ! » On faisait du sabotage comme on pouvait : on voyait bien les pièces qui étaient le plus demandées et qui manquaient le plus. On égarait volontairement ces pièces. Les petites, on les mettait dans nos poches pour les jeter dans les WC. C’était notre façon de résister. Un matin que je partais travailler, j’ai vu un soldat en uniforme allemand qui venait de se suicider : probablement un Russe blanc engagé dans la Wehrmacht, qui avait dû venir rendre visite à l’un de nos Russes. Son revolver était par terre et un copain l’a ramassé en disant qu’il aurait peut-être l’occasion s’en servir.

Les bombes jour et nuit.

C’est surtout la fin, bien sûr qui a été dure, avec les bombardements qui se succédaient jour et nuit : le jour, c’étaient les Anglais et la nuit, c’étaient les Canadiens. Au début, on regardait les combats aériens, car on était content de voir les avions alliés. Mais ça n’a pas duré longtemps, parce qu’on s’est mis à l’abri comme tout le monde et je ne connais personne qui n’a pas eu peur. J’ai été retiré deux fois des décombres. J’ai eu le tympan droit crevé par la déflagration d’une bombe. Je m’en suis bien tiré ce jour-là, puisque j’ai eu un collègue qui a eu la jambe coupée : on était descendu dans l’abri, mais les bombes sont tombées en plein dessus. Notre usine a brûlé quatorze fois. À la fin, en mars 1945, à Berlin, tout était rasé : pour vous dire la vérité, je connais des quartiers où le même tas de pierres a été bouleversé plusieurs fois ! Plusieurs fois… Il fallait voir ! C’était complètement rasé ! Il y avait des coins qui étaient vraiment rasés. Ou alors on ne voyait plus que les quatre murs : l’intérieur de la maison était descendu dans la cave. Et nous, nous étions aux premières loges puisque nous étions au centre de Berlin qui lui-même était le centre des bombardements. À cause des bombardements, on avait fini par ne plus dormir : j’en étais arrivé et je n’étais pas le seul, à me réveiller d’instinct avant que l’alerte ne sonne ! Je me levais, et hop, la sirène sonnait ! On attrapait sa valise toujours prête et on courrait à l’abri. Il y en avait toujours qui paniquaient : ou ils perdaient leur valise ou ils perdaient leur couverture. On se retrouvait tous les uns sur les autres dans l’abri qui était à 150 mètres de chez nous dans les bois. Il faut l’avoir vécu… Il faut l’avoir vu… C’était une usine assez grande à Tempelof, et tous les jours je rentrais au camp au centre de Berlin, à Tretlof-Park. Je ne sais pas si vous avez lu « Les Russkoffs » de Cavanna, eh bien, on était à quatre ou cinq cents mètres l’un de l’autre avec Cavanna. Mais ce n’était ni le même camp, ni la même usine. Si vous avez lu son livre, vous y retrouverez une partie de mon histoire...

Les derniers jours de Berlin.

Deux ou trois mois avant la fin, en mars 1945, on nous envoya à Dahmme Mark, entre Berlin et Dresden à une centaine de kilomètres de Berlin, où les Allemands avaient monté un centre de pièces détachées. J’ai eu la chance d’y partir avec des Français, dont un copain de Chambourcy et une douzaine d’Allemands, pour chercher des pièces. Là, nous avons fait la connaissance du commando 7B3A : des prisonniers français. L’un d’eux m’a sauvé la vie, lors de ma dernière évasion, en me mettant en contact avec un groupe de résistants de Dahmme qui a réussi à me cacher dans la zone russe. Mais un mois avant la chute de Berlin, on nous a renvoyés à Berlin, au pire moment de l’assaut des Alliés. À ce moment-là, nous étions à toute extrémité et nous aurions fait n’importe quoi : c’est bizarre, on ne voyait plus les choses comme avant. On se considérait comme en sursis. On s’en foutait, et on allait de l’avant. Ce n’est pas possible, on ne réalise pas qu’on a vécu tout cela ! En mars et avril 1945, Berlin, c’était l’enfer ! Et tous mes camarades et moi, nous sommes sortis de Berlin par nous-mêmes. Mais j’ai quand même des camarades qui sont restés, et même qui ont fini dans les camps de concentration, parce qu’il fallait marcher comme le voulaient les Allemands Il y en a même un qui y est resté et que l’on n’a jamais retrouvé.

Évasion ratée… puis réussie

C’est alors qu’en mars 1945, trois semaines avant la chute de Berlin, j’ai fait une première tentative d’évasion que je n’ai pas réussie : le train que je voulais prendre ne marchait plus et la ligne était coupée. Je n’ai donc pu aller très loin et je suis revenu tout de suite au camp. Trois jours après, j’ai refait une deuxième tentative d’évasion, réussie celle-là, en franchissant tout seul, habillé en civil, toutes les lignes allemandes et russes. En effet, comme j’arrivais à me débrouiller en allemand, j’ai pris un train des grandes lignes, avec de faux papiers pour regagner ce petit village où j’avais travaillé après l’incendie de l’usine Opel et où j’avais connu ce commando de prisonniers français, à une centaine de kilomètres à l’est de Berlin. Les wagons étaient remplis de soldats allemands qui montaient en ligne et moi je faisais partie des quelques rares civils. À la gare où je devais m’arrêter pour reprendre un autre petit train, j’ai eu une chance inouïe : il n’y avait qu’un seul Feld Gendarmen au lieu des deux habituels pour garder les sorties et vérifier les papiers des passagers. Il m’a demandé mes papiers. Encore une chance En plus de mes faux papiers, j’avais mon vrai passeport que j’ai donné et en le regardant il a eu un doute il me la rendu en me disant : « mets-toi là et attends » Et il a continué à vérifier les papiers des autres personnes. Comme j’étais dans la sortie, je me suis reculé tout doucement et je me suis sauvé. À partir de cette gare, pour se rendre dans ce petit village où j’avais fait la connaissance de ce commando de prisonniers français, il restait encore vingt-cinq kilomètres à faire et il fallait prendre un petit tacot de village, une petite locomotive à charbon ; comme c’était vraiment la fin, plus de charbon, donc plus de locomotives et plus de trains… J’ai alors pensé qu’il me fallait suivre à pied la voie ferrée. Pour cela, il me fallait passer sous un petit pont, et je me méfiais, parce que j’avais peur que l’on me voie de la gare. J’ai réussi à passer sous le pont sans me faire remarquer et j’ai commencé à suivre le rail. Mais j’avais à peine quitté ce village d’un kilomètre ou deux - je revois encore les trois ou quatre maisons, la mare, et les gens qui faisaient la queue sous une fenêtre avec des pots à lait - qu’en traversant une petite place, des gamins de la Hitler Jungen, la jeunesse hitlérienne, qui m’avaient vu, commencèrent à me pister. Ils se sont tous mis en travers de la rue, m’arrêtent et regardent mon passeport. Devinant à qui ils avaient à faire, ils partent en courant au village donner l’alerte. Alors j’ai pris par les bois, inutile de vous dire qu’au lieu de faire les vingt-cinq kilomètres en train comme je l’avais projeté, j’en ai fait à pied évidemment beaucoup, beaucoup plus. C’est comme cela que j’ai franchi d’abord les lignes allemandes et ensuite les lignes russes, en civil, et que j’ai rejoint le camp des commandos français de prisonniers dans une zone encore aux mains des Allemands.

Caché dans un camp allemand…

D’abord, les copains nous ont cachés à l’intérieur d’un camp dans un grenier, avec une quinzaine d’autres évadés. Je suis resté caché dans ce commando, au milieu de ce camp où les Allemands montaient la garde derrière les barbelés toute la journée. Un muret, à cinquante mètres, nous séparait des bois. Notre dernière ressource aurait été de courir, de sauter le muret et de gagner les bois : mais on se serait fait tirer comme des lapins. Les gardiens ne nous ont jamais trouvés dans votre grenier. On descendait la nuit pour se dégourdir les jambes et on était assez bien nourris parce que les autres prisonniers à ce moment-là touchaient des colis de la Croix-Rouge. Et puis on avait des concerts autant qu’on voulait, et les gars qui travaillaient dans des fermes ramenaient des pommes de terre. Pour éviter d’être reconnu comme évadé, j’ai brûlé mon passeport et tous mes papiers et on m’a habillé avec un uniforme de sous-officiers français, avec une fausse plaque d’identité me faisant passer pour un évadé d’un Offlag (c’est-à-dire un camp de prisonniers de guerre) de Kustring en zone libérée par les Russes. Je suis resté trois semaines caché dans ce grenier et ce sont les Russes qui m’ont libéré. Les Américains quand ils arrivaient dans une ville, il ne restait plus rien, car ils rasaient tout auparavant avec leur aviation, les Russes c’était différent.

Les Mongols se déchaînent Des chapelets d’oreilles…

Nous sommes restés quatre jours avec les troupes de choc russes. C’étaient des Mongols. Le premier Russe que j’ai vu était à moto : il était ivre mort comme la plupart de ses compatriotes. Il demandait de l’essence. Il n’y en avait pas et on essayait de le lui faire comprendre en allemand, car il parlait un peu allemand. Il a sorti sa mitraillette et envoya des giclées de balles dans nos jambes ; on était tous autour de lui ; moi, j’ai dû partir dans les premiers et le dernier je ne sais pas comment il a fait. Pourtant, on était tous habillés en militaires avec nos brassards tricolores de Français. Quand leurs troupes de choc mongoles sont entrées dans ce village, elles ont tout mis à feu et à sang. Ils ont tiré un coup de canon antichar à l’entrée de la rue et un autre à la sortie puis ils ont vidé les maisons par les fenêtres et y ont mis le feu systématiquement. Ensuite, ils se sont mis à violer les femmes. Il fallait voir, c’était impensable : ils étaient parfois quarante ou cinquante soldats sur la même femme. C’était des Mongols, ils avaient le droit de tout faire dans les premiers jours. C’est dans cette période que beaucoup de familles allemandes se sont suicidées. Notez que c’était leur troupe de choc aux Russes Les Mongols, c’était un peu comme les Sénégalais chez nous. Quand mon père avait vu arriver les Sénégalais à Aigremont pendant l’exode en 40, avec des chapelets d’oreilles autour du cou, ce n’était pas mieux… C’étaient des oreilles allemandes Ces Russes mongols marchaient à l’alcool. Un souvenir me revient : je revois ces deux femmes militaires russes qui étaient entrées dans une épicerie café tabac où beaucoup de civils allemands hommes et femmes faisaient la queue. Ces deux femmes soldats russes défoncent les portes à coups de mitraillettes et quant elles nous ont vu arriver avec nos uniformes et nos brassards français, elles nous ont fait signe avec leurs pistolets de passer devant et de nous faire servir avant tout le monde, alors que nous, on ne faisait que passer simplement sur la route. Dans le petit commando de Français où j’étais caché, il y en avait qui avaient travaillé chez les civils allemands où ils étaient mieux traités qu’en ville : ils avaient donc sympathisé avec ces Allemands et ils connaissaient bien les propriétaires du café. Ils ont donc refusé de passer devant tout le monde. Cela a jeté un froid… on sympathisait aussi un peu avec les Russes, du moins quand ils n’étaient pas ivres mort. Mais il fallait faire attention quand même. Les civils allemands fuyaient en masse devant les armées russes. Moi, j’avais déjà connu l’exode sur les routes de France en mai 40 avec les autres habitants d’Aigremont. Mais ici en Allemagne, c’était encore plus terrible, avec le sol gelé et la neige épaisse de mars.

Le cadavre volé.

Je me souviens de ce convoi de fuyards allemands arrêté dans la grand-rue de Dahmme, une histoire invraisemblable Une famille de paysans avait emporté quelques porcs pour le ravitaillement, les avaient dépecés et fourrés dans des sacs sur leurs charrettes. Le grand-père meurt en route. Le temps presse, on ne peut l’enterrer, et on le met dans un des sacs. La famille pleurait dans la rue, car le sac venait d’être volé par des soldats russes qui avaient cru prendre un peu de cochon Quatre jours après les Mongols, l’armée régulière russe est arrivée à son tour et j’ai vu des officiers dans leurs half-tracks : il y en avait de bien quand même, rien à voir avec les Mongols des premiers jours.

Les Anglais nous disputent la viande pourrie.

Dans notre nouveau camp, à Lukenwal, je faisais partie des premiers arrivés. Nous nous sommes installés et nous avons commencé à nous organiser dans des pavillons construits en meulière, drôlement bien aménagés. Les SS avaient stocké de tout : boissons, pommes de terre, charbon… Avec toute une installation ultramoderne de cuisine. Huit jours après, des anciens prisonniers anglais sont arrivés. Alors là c’est un comble : on s’est battu avec eux et il a quand même fallu qu’on leur laisse la place. Faut croire que ces Anglais avaient un droit sur nous : ils étaient vraiment violents. On nous a délogés pour nous installer dans des baraquements en bois. Alors on a essayé de sortir nos marchandises par les soupiraux des caves désormais anglaises. Et c’est là qu’on s’est battus avec eux. Ils voulaient qu’on leur laisse tout : c’était à eux et rien qu’à eux J’ai trouvé une occupation aux abattoirs du camp. Les Russes nous livraient de la viande sur de grands chariots en bois ajouré tirés par des chevaux et suivis par des nuages de mouche. C’était tellement infect quand ils arrivaient, que je réceptionnais cette viande-là, puis je désignais des baraques à tour de rôle pour creuser des tranchées et y enterrer cette pourriture. Et dans un hangar derrière, il y avait des collègues, des bouchers de métier qui abattaient clandestinement des bêtes, quatre bœufs et un cheval par jour. Mon rôle c’était de faire enterrer la viande qui arrivait officiellement, pendant que derrière des copains abattaient en cachette de la viande fraîche. Nous avions d’autres équipes qui faisaient la chasse à ceux qui tuaient des bœufs dans les prés pour en prélever juste un steak et qui s’en allaient en abandonnant une vache entière C’était la débâcle de l’Allemagne, c’était la fin… On était à ce moment-là comme je vous le disais, des privilégiés parce qu’on était bien nourris : on avait bien sûr les meilleurs morceaux du cheval et des bœufs.

Arrestation d’un SS avec des fusils en bois.

Ce camp de SS était très grand, au milieu d’un bois, entouré de grillages. Berlin était à cette époque libérée, mais les SS tenaient encore les bois autour du camp : toutes les nuits ils attaquaient à la grenade et à la mitraillette, pour nous prendre du ravitaillement. Ils faisaient le tour du grillage, entraient de force dans le camp et repartaient chargés de vivres. Nous étions alors gardés par des Turcs et je n’ai jamais compris pourquoi les Français et les Russes avaient armé des Turcs comme gardiens. Parmi nous, il y avait des gars qui vivaient du braconnage et qui sortaient du camp pour poser des pièges et des collets pour les lapins. Un jour, ces braconniers passant dans un chemin découvrent un SS endormi sur le bord du fossé avec son revolver d’un côté et son fusil de l’autre. Les braconniers se disent : il faut le ramener au camp, mais comment ? Il y avait un théâtre dans le camp avec des armes en bois pour les costumes : ils partent chercher ces armes et l’un d’entre eux met en joue le SS avec un fusil en bois ; et ils l’ont ramené au camp dans cet équipage.

Décapité sur le toit du wagon.

Je ne suis rentré en France que bien après les autres, dans les derniers rapatriés, le 8 juin 1945, exactement un mois après l’armistice. Car j’ai été mobilisé sur place comme un des organisateurs, en zone russe, d’un camp de rapatriement où il y avait 15 000 anciens prisonniers dont beaucoup de Français. J’en ai gardé le certificat : « le capitaine commandant le régiment français des prisonniers de guerre de la région de Lukenwald certifie que Raoul Aubrun a été mis en activité de service à la date du 21 avril 1945 par ordre du général Armin et a rempli les fonctions de boucher d’abattoir. »
Je ne suis rentré en France que quand le camp a été entièrement vidé. Lors du départ, on nous a dit on nous a dit : « vous revenez en Dakota par Odessa et vous n’avez droit qu’à sept kilos de bagage. » Mais comme tout le monde voulait récupérer beaucoup de choses pour partir, on avait chacun deux valises. Alors on s’est débarrassé de nos vêtements en trop, mais à la dernière minute, au lieu de l’avion, on nous a embarqué par groupe de cinquante-quatre dans des wagons à bestiaux sur Paris, un voyage qui a duré huit jours. La guerre était pourtant bien finie, eh bien, j’ai quand eu des collègues qui ont été tué pendant ce voyage. Le train avançait une heure et s’arrêtaient trois quarts d’heure sur les voies. Pendant ces arrêts, on passait le temps en faisant chauffer le café et en essayant de ramasser de la paille qui traînait sur les rails pour faire du feu. Un copain avait jeté une poignée de paille dans le feu du café : il y avait une balle dans la paille, qui est partie et lui a traversé la tête en ressentant par l’oreille ; on l’a abandonné là et je ne sais pas ce qu’il est devenu. Quand on s’arrêtait sur le quai d’une gare, les gars se précipitaient aux toilettes. Un matin au petit jour, le lendemain ou le surlendemain de l’histoire de la balle, on s’arrête sur ce que l’on prend pour un quai de gare. Mais c’était la rambarde d’un viaduc de trente mètres de haut : un copain a voulu descendre sur le quai, a mis le pied sur le parapet du viaduc et c’est retrouvé en bas complètement fracassé alors que la guerre était pourtant bien finie. Un autre, encore, s’est fait décapité par un pylône sur le toit d’un wagon où tout le monde montait pour le plaisir d’être au grand air. Il y a même une femme qui a accouché dans le wagon au-dessous de nous.

Enfin Paris ! Les papiers, ça suffit !

On en a vu de toutes les couleurs en revenant sur Paris : mais j’ai quand même fini pas y arriver. Après toutes ces années, j’étais pressé d’arriver chez moi, à Aigremont, aussi j’ai coupé au plus court avec les formalités, car tout le monde devait aller au cinéma Rex pour remplir des papiers Mais je me suis dit : « ça va bien comme ça, maintenant ! » Et je suis revenu directement par Saint-Germain-en-Laye. À la gare, j’ai rencontré des volontaires qui ramassaient les gens comme nous pour les ramener chez eux. Ces volontaires m’ont repéré tout de suite car j’étais en militaire. Et c’est M. Jamet de Chambourcy qui m’a ramené avec lui à Aigremont. J’avais quitté le village le 4 juin 1943 et j’y suis rentré le 8 juin 1945 ; j’étais parti jardinier et j’en suis revenu magasinier C’est comme ça que j’ai trouvé un travail de magasinier à Poissy et que je suis resté quarante ans dans la même boîte.

Interview de Raoul A.
par François-Marie Legœuil, Aigremont avril 1992