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C’est un propos haineux ? Non, c’est une assiette !

S’il est une expression qui fait mes délices aujourd’hui, c’est bien le terme de « propos haineux » car il est devenu tellement courant, que parler politique ou simplement évoquer les gros, les maigres, les rouquins, les blondes, les amateurs de viande, les chasseurs, les courses automobiles ou la corrida… tout est sujet pour se faire accuser de propager des propos haineux. La phrase : « vous n’aurez pas ma haine  » permet de reconnaître le nouveau Bayard sans peur et sans reproche, en un mot, le véritable saint de l’Arc républicain.

Le «  propos haineux  » s’accompagne en général du suffixe « phobe ». Dans ce domaine, il y a même des cumulards : le LGBT qui a développé les mille et une nuances de genres, a multiplié par le fait même la quantité de « phobes » possible et donc multiplié les qualifications de propos haineux possibles de la part des imprudents qui marqueraient une seule seconde arrêt pour réfléchir.

Enfin, dernier élément caractéristique du « propos haineux », c’est l’adjectif « inclusif ». Celui qui dénonce un propos haineux se considère toujours comme inclusif du Vivre ensemble. Son contradicteur, c’est-à-dire son adversaire, est toujours exclusif.

J’ai observé qu’en fin d’un repas, pour aplanir une « polémique » ou un «  propos haineux  » quelqu’un finit toujours par proposer la censure ou même l’interdiction pure et simple des réseaux sociaux, de CNews, de Mélenchon, de Valeurs Actuelles, des Identitaires, de LFI, des Traditionalistes, des Souverainistes, des Soulèvements de la Terre, des simples conservateurs, et surtout des terrifiants réac-conservateurs… avec une préférence très marquée pour exclure ce qui est à droite.

Or, en dînant chez moi l’autre soir dans ces jolies assiettes du XIXe siècle que j’adore parce qu’elles racontent des histoires aussi désuètes qu’oubliées comme la guerre de Crimée, l’Alliance Franco-Russe, le Pape Léon XIII, Gambetta, les Scènes de la vie militaire ou même les Mystères du Rosaires et bien d’autres choses aussi passionnantes, eh bien, en regardant donc mon assiette à dessert avant d’y déposer ma tarte aux pommes, son décor de 1890 m’a paru tout à fait en accord avec notre époque.

Déjà en cette fin du XIXe siècle, les discussions qu’on ne qualifiait pas encore de « propos haineux » ou de « polémiques » poussaient à la censure. Heureusement, nos députés, bien que déjà très agités (n’oublions pas qu’ils sont Français), gardaient malgré tout chevillé au cœur le goût de cette liberté qu’ils avaient mis tout le siècle à conquérir. Ils venaient du reste pour « graver cette conquête dans le marbre » de voter la grande loi sur la Presse de 1881 qui nous a protégés jusqu’à ce jour des censeurs de tous poils. Hélas, une loi de plus en plus écornée ces dernières années. En 1900, la censure n’était pas une réalité comme aujourd’hui, c’était donc le domaine des chansonniers qui en faisaient des couplets et des porcelainiers qui en faisaient des décors d’assiettes.

Ce qui me permet de revenir à mon assiette :

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Si vous regardez le « marli » [1] on voit tout de suite, qu’il s’agit d’une assiette consensuelle, qui inclut tous les partis : en haut, la tête de Cérès :
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Cérès, la déesse des moissons qui porte un épi dans les cheveux. Virilement adossée à un faisceau militaire rescapé de la Révolution de 89, d’une balance romaine à fléau symbole de la justice sociale de la Révolution de 48, flanquée à gauche des « lourds » épis de blé de nos paysans qui ne tarderont pas à devenir ces « épis mûrs moissonnés » par la guerre de 14 chers à Péguy, et flanquée à droite par les rameaux de chêne de la gloire de notre Histoire.

C’est cette tête de Cérès qui tenait lieu de Mariane pour la Seconde république et même pour les débuts de la Troisième et que les amateurs de timbre connaissent bien :
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C’est aussi l’emblème de la République française agricole de 1900, celle des « grands bœufs blancs marqués de roux  », ou de celle de « Un homme de chez nous, de la glèbe féconde » des récitations de notre enfance.

En bas, c’est le coq gaulois, l’emblème du roi Louis-Philippe :
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Ce coq gaulois que de nombreuses municipalités hissèrent en guise de girouette en compagnie du drapeau tricolore sur le paratonnerre de leurs clochers après la Révolution de 1830 qui ramena au pouvoir la bourgeoisie avec Louis-Philippe. Voici ce coq et son drapeau que j’ai photographiés sur le clocher de Marcé en Maine-et-Loire :
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Ce coq gaulois, emblème de la France depuis Charles VIII et ses Guerres d’Italie, lorsque nos soldats dévalaient chaque printemps les cols alpins vers l’Italie et défilaient dans les rues d’Aoste en braillant des cocoricos pour émoustiller les filles aux balcons. On les verra encore régulièrement passer au même endroit avec les mêmes cris pendant les guerres du Directoire et de l’Empire comme en témoignera Xavier de Maistre qui « voyageait alors autour de sa chambre » à Aoste. La Croix rouge de Savoie rappelle enfin, l’annexion de la Savoie en 1867, cadeau de l’Italie à Napoléon III pour son aide décisive dans l’unification de la péninsule :

À gauche, l’aigle impériale (toujours au féminin en héraldique) qui tient dans son bec la Croix de la Légion d’honneur, curieusement entourée de rameaux, non pas de chêne comme on s’y attendrait, mais d’olivier symbole de la paix... alors que sous ses griffes on voit la foudre de Zeus symbole de la force :
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ces aigles de Napoléon III que les républicains décrochèrent de partout après Sedan, et qu’à Avignon, on peut encore apercevoir, abandonnés par terre le long du mur du bâtiment des impôts, ou encore timbrant le fronton de l’entrée du Passage Bassinet rue Joseph Vernet :
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Revenons à notre marli, à droite, l’écu de la Restauration légitimiste, celui aux trois lys - 2 et 1 - surmontés de la couronne royale de Louis XVIII et de Charles X, ceint du collier de l’Ordre de Saint-Michel, encadré à gauche du drapeau blanc semé des lys de Louis XVIII et de Charles X, et à gauche du sceptre capétien, le tout déposé sur un lit de lys en fleurs à gauche, et à droite de bleuets rappelant l’épopée vendéenne de la duchesse de Berry essayant de rameuter l’Ouest chouan contre son oncle Louis-Philippe après la chute de Charles X :
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Il s’agit bien d’un décor consensuel, celui qui met en scène les emblèmes de cinq des six régimes qui se sont succédé au cours du XIXe siècle, la Révolution (le Consulat), l’Empire la Restauration, la monarchie de 1830 la seconde République de 1848 et le Second Empire jusqu’à la défaite de Sedan... où s’arrête notre assiette, manque la IIIe république de 1871...

Venons-en maintenant au « bassin » de notre assiette. [2] Six hommes - seuls les hommes votaient - deux en hauts-de-forme, un en melon, deux jeunes gens, sans doute des étudiants à cause de leur casquette, ou d’ouvriers à cause des blouses, un à chapeau pointu, du type chemineau, et sa femme derrière lui, en fichu et bonnet de dentelle. Tous regardent l’affiche que l’on vient de placarder. Les journaux, c’étaient pour les bourgeois, les placards - comme on disait - pour tous. Je vous laisse en déguster le texte qui rappelle bien des propos d’aujourd’hui :
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Vous avez regardé attentivement ce texte, et vous avez par conséquent remarqué la belle faute d’orthographe du dernier mot : "exepté" au lieu de “excepté”. Une question politique majeure se pose alors : l’école primaire des Hussards noirs de la République de Paul Bert et de Jules Ferry mettait-elle en circulation des élèves aussi nuls en orthographe que l’école de N. Belloubet et de Pap Ndiaye ? Peut-être tout simplement l’ouvrier graveur était-il un de ces cancres qui s’épanouissent près du poële (j’ai un faible pour cette orthographe désuète) à bois du fond de la classe ?

Mais nos assiettes n’en restent pas à la simple constatation de l’antagonisme entre les journaux : la légende qui orne chaque autre assiette du même service présente les lecteurs du journal concerné sous un jour plaisant et sympathique.

Pour illustrer mon propos, prenons par exemple l’assiette à dessert de ma voisine de table. Elle porte le N°9, et illustre le seul journal de l’époque qui existe encore aujourd’hui, Le Figaro, lancé en 1826 :
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Un joli petit couple, bien habillé, probablement assis sur le canapé d’un de ces cafés des grands boulevards parisiens si à la mode à cette époque. Deux verres à jus de fruits posés entre eux sur un guéridon, ils lisent chacun leur Figaro et la femme dit à son mari : « Franchement, il est toujours gai, souvent vrai, mais surtout amusant. »

Il y a dans ces assiettes comme un air connu : les censeurs, comme jadis, nous assurent que la Presse et les réseaux sociaux déchirent l’opinion, mais les lecteurs et les auditeurs, comme jadis, persistent à en faire leurs délices.

François-Marie Legœuil
Le 8 juin 2024   

[1Note 1 Le « marli » c’est la partie périphérique de la plupart des assiettes traditionnelles, constituant une couronne horizontale ou légèrement inclinée tout autour du bassin central.

[2Note 2 Le « bassin », c’est le fond de la partie creuse de l’assiette contenant les aliments..